le Mercredi 13 mai 2026
le Mardi 12 mai 2026 15:17 Communauté

À Igloolik, un musée virtuel construit avec la communauté

Atelier à l’université Laval avec Natalino Piugattuk, Deborah Qaunaq et Roland Taqtu, de la communauté d’Igloolik — Crédit : E. Luce – Projet Mondes Inuit
Atelier à l’université Laval avec Natalino Piugattuk, Deborah Qaunaq et Roland Taqtu, de la communauté d’Igloolik
Crédit : E. Luce – Projet Mondes Inuit

Derrière le musée virtuel Mondes inuit, d’hier à aujourd’hui, des objets du quotidien collectés dans la région d’Igloolik il y a plus de 50 ans reprennent vie. Devenus des outils de transmission entre aînés et jeunes, ils sont au cœur d’un projet collaboratif de quatre ans, nourri par des ateliers dans les écoles et des échanges avec des membres de la communauté.

À Igloolik, un musée virtuel construit avec la communauté
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L’idée du projet remonte à une exposition physique présentée à l’Université Laval en 2020, à partir d’objets du quotidien collectés dans les années 1960 et 1970 par l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure. Interrompue par la pandémie, l’initiative a alors été repensée pour rejoindre un public plus large par la bibliothèque de l’Université Laval et la Chaire de recherche sur les relations avec les sociétés inuit. Le musée virtuel, en ligne depuis le 1er avril 2026, s’inscrit dans cette démarche. Il constitue un projet distinct, fondé sur la même collection.

Près de 25 ateliers ont été organisés à l’Igloolik High School. Élèves, enseignants et intervenants y ont exploré la culture inuit, son histoire et ses transformations à partir de cette collection, intégrée à différents cours, notamment en langue et culture inuit, mais aussi en arts, en mathématiques et en sciences sociales. Ces ateliers ont marqué un tournant dans la démarche, en ancrant davantage celle-ci dans la communauté.   

Quand la communauté s’approprie les objets

En parallèle des activités scolaires, des ateliers ouverts à la communauté ont aussi été organisés, ainsi que des enregistrements réalisés à Igloolik auprès de porteurs de savoir. Certains résidents venaient observer, tandis que d’autres transmettaient leurs savoirs ou leurs points de vue, parfois en présence de leurs enfants et petits-enfants. Plusieurs ont également évoqué des souvenirs liés à l’anthropologue, qui a passé beaucoup de temps dans la communauté.

Les interprétations des objets divergeaient parfois. « On n’était pas là pour juger si l’un a raison et l’autre tort », résume Valentine Ribadeau Dumas, coordonnatrice du projet Inuit Worlds au sein de la Chaire de recherche sur les relations avec les sociétés inuit de l’Université Laval, dirigée par Caroline Hervé. Ces différentes versions ont été intégrées au site, permettant aux visiteurs de se faire leur propre idée.

Un projet façonné entre Igloolik et Québec

Le projet s’est construit à travers plusieurs allers-retours entre Igloolik et Québec. Cinq voyages ont permis de faire avancer les travaux, tandis que les partenaires locaux ont contribué à orienter les décisions, notamment celles liées aux différentes étapes de réalisation et à l’implication des aînés.  

Parmi eux, Jack Haulli, collaborateur principal local du projet, ainsi que Deborah Qaunaq et Natalino Piugattuk, descendants d’artisans ayant fabriqué certains objets, ont partagé leurs connaissances et leurs souvenirs. Tous trois se sont rendus à Québec pour découvrir l’ensemble de la collection conservée à l’Université Laval et contribuer à sa mise en valeur.

Avant sa mise en ligne, une version préliminaire du site a été présentée à Igloolik afin de recueillir les commentaires des participants et des élèves et d’en valider le contenu.

« L’équipe ne voulait pas utiliser ces objets comme de simples artéfacts ou des outils, mais comme des supports de mémoire permettant de créer des liens à la fois entre l’université Laval et la communauté d’Igloolik, mais aussi d’une génération à l’autre, entre aînés et jeunes », explique Valentine Ribadeau Dumas.

Au total, plus d’une vingtaine d’heures d’enregistrements ont été réalisées, donnant lieu à une sélection de contenus audio et visuels intégrés au site.

Une tête de harpon inuit (anguvigag), utilisée traditionnellement pour la chasse aux mammifères marins, illustre l’ingéniosité des techniques ancestrales de subsistance dans l’Arctique.

Crédit : Projet Mondes Inuit

Des objets qui parlent aux jeunes générations

Dans les écoles, ces éléments sont devenus des points de départ pour des discussions entre élèves, enseignants et aînés. « Pour plusieurs jeunes, ces objets étaient complètement inconnus », souligne la coordonnatrice.

Pour Jack Haulli, ces échanges ont permis de redécouvrir certaines pratiques :

« En écoutant les aînés parler des jeux d’autrefois, on comprend à quel point ces pratiques différaient d’aujourd’hui. Par exemple, les équipes se formaient selon la saison de naissance, été ou hiver, et s’affrontaient en conséquence. »

Il évoque aussi un vocabulaire précis utilisé par les aînés pour décrire le territoire et anticiper des dangers, comme les glaces instables.

Les pièces présentées invitaient les étudiants à réfléchir à leur usage, à leur fabrication et à leur signification, tout en servant d’appui à l’apprentissage du vocabulaire en inuktitut.

Au-delà du cadre scolaire, les discussions autour des objets ont aussi rappelé des souvenirs plus personnels chez les aînés. Un masque, nommé kinappak en inuktitut, a ainsi ravivé des récits d’un jeu autrefois pratiqué dans la région, lors de rassemblements entre groupes, marquant profondément plusieurs enfants. Ces échanges montrent comment ces objets deviennent de véritables porteurs de mémoire, un rôle que le musée virtuel cherche à prolonger.

Conçu comme un outil pédagogique trilingue (français, anglais, inuktitut), le musée s’appuie sur la participation de près de 200 personnes, dont plusieurs ont contribué au contenu. Déjà utilisé en milieu scolaire à Igloolik, le site Web s’impose comme un outil de transmission, où les récits des aînés continuent de faire vivre la mémoire collective.