le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 10 avril 2024 13:00 Actualités

La fragile couverture vaccinale des enfants au Canada

Les taux de vaccination infantiles sont en baisse au pays. Une baisse qui s’explique notamment par la perturbation des programmes de vaccination infantile durant la COVID-19, mais aussi par la désinformation qui s’est accentuée pendant la pandémie. — Crédit : Unsplash - CDC
Les taux de vaccination infantiles sont en baisse au pays. Une baisse qui s’explique notamment par la perturbation des programmes de vaccination infantile durant la COVID-19, mais aussi par la désinformation qui s’est accentuée pendant la pandémie.
Crédit : Unsplash - CDC
La rougeole fait un retour préoccupant au pays, révélant les lacunes de la couverture vaccinale, en particulier chez les enfants. D’autres maladies, comme la diphtérie et la coqueluche, inquiètent aussi les experts. Les autorités de santé s’efforcent de combler ce retard.

C’est le grand retour d’une maladie que les Canadiens croyaient disparue. Une maladie que le Canada avait réussi à éliminer en 1998. Au moins 31 cas de rougeole ont été déclarés au pays entre le début de l’année et la mi-mars, dont 21 au Québec et 8 en Ontario.

Les chiffres sont préoccupants, les plus élevés depuis 2019. En 2023, seulement 12 cas avaient été recensés sur l’année.

D’après les projections d’une équipe de chercheurs de l’Université Simon-Fraser, en Colombie-Britannique, les risques d’une « épidémie importante » de rougeole sont grands au pays.

« Nous devons prendre des mesures urgentes pour rattraper les enfants qui n’ont pas été complètement immunisés et stopper une éventuelle épidémie », avertit Natasha Sarah Crowcroft, professeure à l’École de Santé publique de l’Université de Toronto.

Membre du secrétariat de l’Organisation mondiale de la santé, elle s’inquiète tout particulièrement de l’impact des voyages internationaux : « Les personnes non vaccinées qui partent dans des pays étrangers où la rougeole augmente la ramènent avec eux. »

Recul de la vaccination entre 2 et 7 ans

Pour éviter d’éventuelles flambées dues à l’importation du virus, au moins 95 % des enfants doivent être vaccinés. La rougeole requiert un niveau très élevé d’immunisation, car la maladie est extrêmement contagieuse.

En mars 2021, seulement 92 % des tout-petits âgés de 2 ans avaient reçu au moins une dose du vaccin contre la rougeole, selon l’Enquête nationale sur la couverture vaccinale des enfants (ENCVE). Un pourcentage « relativement inchangé par rapport à celui de 2019 », observe Statistique Canada, responsable de l’enquête. Il existe néanmoins de fortes disparités entre les provinces.

L’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve-et-Labrador affichent des niveaux de respectivement 98 % et 97 %. En revanche, seulement 88 % des bébés albertains se sont vu administrer une dose.

Le taux de couverture vaccinale des enfants de 7 ans est, lui, tombé à 79 % en 2021. Autrement dit, deux enfants canadiens sur dix n’avaient pas reçu leurs deux doses.

Natasha Sarah Crowcroft explique cette chute entre 2 et 7 ans par des contraintes sociales : « Quand vous êtes en congé parental, vous avez le temps d’obtenir un rendez-vous et d’y aller. Mais pour les vaccins ultérieurs, les parents qui travaillent ont plus de difficultés. »

Lorsqu’un tout-petit ne reçoit pas ses doses de routine, elles sont souvent rattrapées au moment de son entrée à l’école. « Il peut alors être trop tard, car, entretemps, le risque de contracter la rougeole est assez élevé », prévient l’experte.

D’une province à l’autre, des règles variables

Au Manitoba, au Nouveau-Brunswick et en Ontario, les vaccins sont obligatoires pour rentrer à l’école, à moins que les familles n’aient une exemption pour des raisons médicales, philosophiques ou religieuses.

En Alberta ou à l’Île-du-Prince-Édouard, il n’existe au contraire aucune obligation vaccinale. 

Les campagnes de vaccination ne sont pas menées de la même manière non plus. En Alberta, elles se font dans les écoles. En Ontario, les élèves se font également vacciner dans les cabinets médicaux privés et les cliniques de santé publique.

« Le canari dans la mine »

Natasha Sarah Crowcroft considère le retour de la rougeole comme un « signal d’alerte précoce », qui met en lumière « les lacunes immunitaires de la population ».

« C’est un peu comme le canari dans la mine; si la rougeole réapparait en premier, c’est parce que c’est le virus le plus infectieux, mais d’autres maladies risquent de suivre », renchérit Ève Dubé, professeure au département d’anthropologie de l’Université Laval, à Québec.

Les chercheurs s’inquiètent notamment de la diphtérie, de la coqueluche ou encore du méningocoque du groupe C, dont les statistiques de vaccination sont également basses.

Selon une recherche de 2021, les programmes de vaccination de routine pour les élèves de tout le pays ont pris du retard pendant la COVID-19. Une autre étude nationale, menée à l’automne 2021 par la coalition 19 To Zero, a révélé que 300 000 jeunes n’avaient pas reçu leurs vaccins de routine ou les avaient eus en retard.

En Alberta, par exemple, seulement 55 % des adolescents ont été vaccinés contre le méningocoque au cours de l’année scolaire 2020-2021, contre 87 % en 2017-2018.

Quant à la diphtérie, la coqueluche et le tétanos, 77 % des enfants de 2 ans et près de 72 % des enfants de 7 ans étaient complètement vaccinés en mars 2021. Là encore, il existe de fortes disparités entre provinces, avec des niveaux oscillants entre 70 % et 95 %.

Quoi qu’il en soit, ces chiffres sont loin de la cible de 95 % de couverture vaccinale d’ici 2025 fixée par Ottawa.

Désinformation et méfiance

Aux yeux du néonatologiste québécois Arnaud Gagneur, la perturbation des programmes de vaccination infantile provoquée par la COVID-19 n’explique pas à elle seule la baisse globale de la couverture vaccinale.

Le professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke pointe aussi du doigt « la désinformation et la méfiance qui se sont accentuées pendant et après la pandémie ».

« Avec la COVID-19, les opinions se sont polarisées. Les familles qui hésitaient avant la pandémie sont encore plus réticentes aujourd’hui », poursuit Ève Dubé.

« Mais la grande majorité des parents font confiance aux professionnels. Les retards sont souvent dus à des oublis », nuance-t-elle.

L’ENCVE confirme cette analyse : à peine 3,5 % des parents ayant un enfant de deux ans ont déclaré être «moins enclins» à le faire vacciner en raison de la crise sanitaire.

L’hésitation vaccinale des parents

Des parents s’inquiètent de la sécurité des produits et des effets secondaires potentiels, réels ou perçus.

Ils ont également l’impression erronée que les vaccins ne sont plus nécessaires, car ils combattent des maladies bénignes qui appartiennent aux livres d’histoire.

« Les gens ont oublié la sévérité de ces affections, ils ne mesurent pas l’intérêt de se faire vacciner contre des virus qu’ils ne voient pas circuler », souligne le néonatologiste Arnaud Gagneur.

Dans ce contexte, les professionnels de santé ont un grand rôle à jouer pour transmettre l’information scientifique la plus transparente possible.

Pour répondre aux angoisses des familles sans tomber dans le préjugé, Arnaud Gagneur a mis en place, avec l’Agence de santé publique du Canada, le site bilingue MIIKOVAC. Une vingtaine de conseillers sont disponibles en ligne pour répondre à toutes les questions sur les vaccins.

Inégalités aggravées

Pour éviter que de jeunes Canadiens d’âge scolaire et préscolaire disparaissent des radars de la santé publique, Natasha Sarah Crowcroft appelle à la mise en place de meilleurs systèmes de suivi.

« Il faut mieux communiquer et informer les familles, les appeler régulièrement, leur envoyer des courriels, des messages textes, pour leur rappeler les vaccins à venir », plaide-t-elle.

En attendant, les autorités sanitaires tentent de raccrocher les wagons et lancent des campagnes de grande envergure. « Il y a un rattrapage progressif qui se fait, les niveaux rebondissent assez vite », affirme Arnaud Gagneur.

Ève Dubé tempère cependant cet optimisme : « Les incertitudes restent nombreuses, nous ne connaissons pas les impacts à long terme de la pandémie sur les attitudes et les perceptions de la population vis-à-vis des politiques de santé publique. »

L’anthropologue insiste également sur les inégalités dans l’accès à la vaccination « aggravées » depuis la crise sanitaire. « Les nouveaux arrivants et certains milieux socioéconomiques défavorisés restent plus difficiles à rejoindre et moins bien protégés », observe-t-elle.

Une bonne nouvelle : la couverture vaccinale contre le virus du papillome humain (responsable entre autres des cancers du col de l’utérus et du pénis) chez les jeunes de 14 ans a globalement augmenté, passant de 80 % en 2019 à 84 % en 2021.