L’initiative repose sur la participation de ménages inuit des trois régions, qui consigneront leurs dépenses alimentaires, prendront part à des entrevues virtuelles et répondront à une série de questions sur leur accès à la nourriture. Le projet s’échelonnera sur six mois.
Amautiit souhaite ainsi documenter concrètement le coût des produits essentiels, les variations régionales des prix et les défis d’approvisionnement, tout en mettant en lumière des réalités que les données seules ne permettent pas de saisir.
Allier données et vécu
L’initiative entend combiner données quantitatives et points de vue issus des communautés afin de mieux refléter ces réalités. Les renseignements recueillis serviront à nourrir le travail de plaidoyer, la sensibilisation du public et les discussions politiques liées à la sécurité alimentaire au Nunavut, précise Masha-May Fotheringham, responsable des communications à Amautiit Nunavut Inuit Women’s Association. Une attention particulière est accordée aux perspectives des femmes inuit, conformément au mandat de l’association.
La porte-parole souligne que ce projet répond à des préoccupations persistantes face à la hausse du coût des aliments et de l’insécurité alimentaire dans les communautés inuit. Si la situation n’est pas nouvelle, elle insiste sur l’urgence de documenter ces réalités à partir d’expériences vécues, alors que la vie devient de plus en plus chère.
Nutrition Nord : des effets contestés sur le terrain
Les informations recueillies pourraient contribuer à éclairer les décisions publiques, notamment en appuyant des programmes comme Nutrition Nord ainsi que de futures initiatives locales. Selon l’Enquête canadienne sur le revenu, 58,1 % des ménages du Nunavut vivaient en situation d’insécurité alimentaire en 2023, contre 34,2 % dans les Territoires du Nord-Ouest et 21,8 % au Yukon. Un niveau, nettement plus élevé, qui illustre l’ampleur du phénomène sur le territoire.
Le programme Nutrition Nord vise à améliorer l’accès à des aliments nutritifs dans les communautés nordiques, en partie grâce à la subvention du transport. Sur le terrain, ses effets sont toutefois régulièrement remis en question.
Selon Masha-May Fotheringham, les subventions ne se traduisent pas toujours par une réelle capacité financière pour les ménages. « De nombreux membres de la communauté continuent de faire face à des coûts alimentaires élevés malgré le programme ».
Elle soulève aussi des enjeux de transparence, d’accessibilité et d’efficacité de cette mesure à refléter les réalités des collectivités. L’organisation espère que le projet contribuera à renforcer la reddition de comptes et à orienter les mesures existantes, notamment en favorisant les discussions autour de Nutrition Nord et d’autres formes de soutien systémiques.
Des chiffres qui ne traduisent pas une réalité parfois plus complexe
Le projet s’inscrit dans un contexte où le gouvernement du Nunavut a récemment publié une enquête sur le prix des aliments, un exercice qui n’avait pas été réalisé depuis six ans. Celle-ci mettait en lumière le coût élevé de plusieurs produits essentiels et des écarts importants entre les collectivités, sans toutefois rendre pleinement compte des réalités vécues par les ménages.
Masha-May Fotheringham souligne que ce type d’enquête fournit des « instantanés utiles », mais ne permet pas toujours de saisir toute la complexité du quotidien :
« Elles ne captent pas les compromis que doivent faire les familles, les effets sur la nutrition et le bien-être, les différences régionales ou encore les dimensions culturelles de l’accès à la nourriture, notamment en ce qui concerne les aliments traditionnels. »
Ces réalités se manifestent aussi dans la vie de tous les jours, où différentes stratégies sont mises en place pour composer avec le coût de la vie.
À Iqaluit, des formes d’entraide émergent sur les réseaux sociaux, où des résidents partagent ou redistribuent de la nourriture.
« Les prix des aliments sont tellement élevés qu’il faut choisir entre se nourrir et payer le loyer… Pour réussir à couvrir les deux, trois membres de notre famille doivent travailler », confie un résident d’Iqaluit, qui a préféré garder l’anonymat.
« Le coût de la nourriture, de la vie et du transport devient plus facile à gérer lorsqu’on partage », souligne Maika Niego-Akavak, à l’origine d’un groupe d’échange alimentaire.
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À Baker Lake, d’autres initiatives locales tentent également de composer avec le prix élevé des aliments, entre autres par l’organisation de rassemblements pour aînés. « Les coûts restent préoccupants, surtout lorsqu’il faut rassembler tous les ingrédients », explique Karen Yip, coordonnatrice stagiaire en bien-être communautaire.
Selon Olivia Tagalik, directrice des communications à Ilitaqsiniq, un projet comme celui d’Amautiit a le potentiel de mieux comprendre la réalité des dépenses liées à l’alimentation.
Elle ajoute que l’initiative permettra d’observer les variations de prix d’une semaine à l’autre, la fréquence des achats et les compromis que doivent faire les ménages en temps réel. Elle rappelle que de nombreux foyers au Nunavut sont multigénérationnels et peuvent compter de six à dix personnes. Il sera donc crucial d’inclure des familles de tailles et compositions différentes pour refléter la diversité des réalités entre les communautés.
« Le fait de suivre les reçus d’épicerie en parallèle des expériences vécues peut offrir un portrait beaucoup plus complet que les enquêtes ponctuelles sur les prix », conclut Olivia Tagalik.