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le Mardi 12 mai 2026 14:03 Francophonie

Immigration francophone : le rêve canadien à l’épreuve du réel

Vivre en français au Canada : une promesse qui fait rêver, mais qui se heurte à la réalité pour plusieurs immigrants et immigrantes francophones. — Crédit : Unsplash
Vivre en français au Canada : une promesse qui fait rêver, mais qui se heurte à la réalité pour plusieurs immigrants et immigrantes francophones.
Crédit : Unsplash

Météo, cout de la vie, logement, place de l’anglais : à leur arrivée au Canada, certains immigrants et immigrantes francophones déchantent. En cause : un manque d’information sur les réalités de la francophonie en situation minoritaire et des attentes parfois trop élevées.

Immigration francophone : le rêve canadien à l’épreuve du réel
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« Profiter de possibilités d’emploi en français et en anglais ; parler en français et en anglais dans la vie de tous les jours […] profiter de services communautaires, de soins de santé ou de services de garde en français ». Telle est la promesse d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) aux nouveaux arrivants francophones.

Vivre en français, mais à quel prix ? Derrière les cibles du gouvernement, des vies s’écrivent – loin des chiffres.

« Ici c’est oui, mais non »

« Le pire manque de préparation, c’est vraiment la température », amorce Julie Cayouette, directrice générale de l’Association francophone du Labrador, qui a déjà vu des personnes débarquer en sandales et sans manteau. « Il y en a qui n’arrivent pas du tout prêts. Il y en a qui arrivent tellement prêts que c’est étonnant, rebondit David Lapierre, coordonnateur du Réseau Immigration francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Ils arrivent avec une résidence permanente, le manteau d’hiver ; ils ont déjà un logement, puis ils s’achètent une voiture. »

Elizabeth Núñez Peralta, directrice d’Accueil Francophone TNL, estime que la publicité pour venir au Canada est « attirante » et très bien faite : « Quand les gens arrivent ici, ils s’attendent à beaucoup. Je pense qu’on devrait plus montrer aussi les côtés négatifs ». Ayant vécu dans plusieurs pays, elle juge que le Canada n’est pas assez direct dans sa communication : « Ici c’est “oui, mais non”. »

Certains employeurs font aussi preuve d’opacité. « C’est beaucoup eux qui font le recrutement directement », observe Julie Cayouette à Labrador City. « Qu’est-ce qu’ils leur promettent avant d’arriver ? Ça, on ne sait pas. »

La compétition entre provinces n’arrange rien. Dans les salons de recrutement à l’étranger, comme Destination Canada, l’heure est à la séduction, pas à la dissuasion. « Les provinces n’auront pas le choix que de dire les bons côtés, parce que si tu dis les mauvais, les autres peuvent tout rafler, signale David Lapierre. Tu ne peux pas tant aller dans le négatif. »

«Ça ne sera jamais parfait, parce que les gens vont aller chercher de l’information de toutes les façons qu’ils peuvent et, nécessairement, ils vont frapper des murs à gauche, à droite», conçoit David Lapierre.

Crédit : Courtoisie

Au-delà des chiffres

Les firmes de consultations privées qui accompagnent la préparation des dossiers d’immigration – contre rémunération – n’aident pas. « Le gouvernement n’a aucune compétence sur ces entreprises et elles sont nombreuses […] Elles ne vont pas donner une vision réelle des défis affrontés par les immigrants parce que ça risque de ne pas attirer autant de clients » détaille la professeure adjointe au département d’études françaises à l’Université de Guelph, en Ontario, Janaína Nazzari Gomes.

Parallèlement aux informations dites « officielles » des gouvernements et des institutions, la chercheuse identifie d’autres sources « informelles », comme les influenceurs et les groupes Facebook. « C’est là où ça commence à être plus honnête […], où les gens ont l’impression d’avoir des informations réelles sur les couts de la vie, la difficulté de louer un appartement ». Pour elle, les prestataires de services auraient tout intérêt à investir ces espaces.

Ses recherches ont en outre révélé un angle mort : peu d’études s’intéressent aux dynamiques linguistiques des immigrants francophones et à comment cela affecte leur établissement.

« Nous avons un problème de rétention : pas seulement géographique, mais aussi linguistique », affirme Janaína Nazzari Gomes. Même si le gouvernement parvient à augmenter sa cible d’immigrants francophones, cela ne veut pas dire qu’ils utilisent forcément le français une fois arrivés, rappelle-t-elle.

« Certains veulent s’assimiler, parce qu’ils ont développé une grande déception. » D’autres abandonnent carrément leur langue maternelle ou inscrivent leurs enfants dans des écoles anglophones – à dessein.

Pourtant, « envoyer son enfant à l’école francophone est la meilleure manière d’assurer qu’il sera parfaitement bilingue à la fin du cursus », avance la directrice générale de l’Observatoire en immigration francophone au Canada (OIFC), Kimberly Jean Pharuns. « Et ça, malheureusement, beaucoup de personnes immigrantes n’en sont pas conscientes. »

« Le bilinguisme est une condition d’autonomie », appuie Francis Essebou.

Courtoisie

« Choix de raison » : le cas du Nunavut

« La plupart des nouveaux arrivants n’ont pas les informations exactes. Surtout pour le Nunavut, parce que pour beaucoup de gens, c’est une terre inconnue, même pour les personnes qui sont ici au Canada », soulève Francis Essebou, directeur général de Carrefour Nunavut.

Froid, absence d’arbres, cout de la vie, isolement géographique et social : les défis sont réels.

Mais l’emploi, lui, est quasi garanti : « C’est pour ça que je parle de choix de raison ». L’organisme francophone prépare le terrain : un guide expose les réalités du territoire, la place dominante de l’anglais, celle de l’inuktitut et de l’inuinnaqtun. Les nouveaux arrivants sont même accueillis à l’aéroport. « Maintenant, ceux qui passent par des réseaux informels ou qui ne passent pas par nous, ils viennent au petit bonheur la chance ».

Le mythe du bilinguisme

La question du bilinguisme revient souvent sur la table. « Plusieurs immigrants francophones sont mal préparés et quand ils arrivent, ils pensent que tout peut se faire en français, que le Canada est un pays bilingue », constate Janaína Nazzari Gomes. Ce qui soulève, selon elle, un problème éthique :

« Il y a encore des informations qui ne sont pas bien véhiculées. Pour faire accroitre l’immigration en situation minoritaire, on ne peut pas ne pas dire aux immigrants toute la vérité, parce que c’est leur vie, ce sont leurs rêves. Il faut être blunt, il faut être extrêmement honnête ».

— Janaína Nazzari Gomes, professeure adjointe au département d’études françaises à l’Université de Guelph - Ontario

« Le Canada, un pays bilingue ? Au niveau fédéral, oui, mais au niveau provincial, non. Mais comment tu vas savoir ça ? Si on le met dans les programmes de pré-arrivée, ces petits détails valent beaucoup », soutient Elizabeth Núñez Peralta.

Pour Janaína Nazzari Gomes, les organismes francophones pourraient être plus actifs sur Facebook et « parler avec des influenceurs pour qu’ils puissent aussi faire la promotion des services en français ».

Crédit : Courtoisie

Changement de ton…

« À travers les années, on a beaucoup entendu que les gens n’avaient pas nécessairement reçu l’heure juste », reconnait Alain Dupuis, directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA). Il cite la promotion à l’international d’un Canada bilingue qui donnait « l’impression d’un pays où on peut se servir des deux langues de façon assez uniforme partout sur le territoire ».

« Nous ne sommes pas là pour vendre du rêve », lâche le directeur du Réseau en immigration francophone du Centre-Sud-Ouest de l’Ontario (RIFCSO), Alain Dobi. Autrement dit : il faut être réaliste, sans être défaitiste. Avoir un certain niveau d’anglais est désormais présenté comme un atout, dit-il. Le ton a aussi changé : « On ne fait plus juste la promotion comme si c’était une destination de voyage d’été ».

…et d’approche

Des pistes existent. David Lapierre cite le Nouveau-Brunswick, qui mise sur la formation professionnelle à distance, avec des écoles au Maroc et en Tunisie. Résultat : les candidats arrivent avec un diplôme reconnu et un avant-gout de la réalité professionnelle.

Il parle aussi de « casting » : « Ce n’est pas tout le monde qui est fait pour aller en Ontario ou à Terre-Neuve ».

Reste la question de posture. « L’approche d’IRCC, c’est beaucoup client, client, client, déplore Elizabeth Núñez Peralta. [Nous] on veut traiter les gens comme des amis, pour qu’ils trouvent en nous des gens qui vont devenir leur famille ».

« C’est un défi continu », conçoit Alain Dupuis, alors que l’immigration francophone est passée de 9000 à 30 000 résidents permanents par an.

« Il va falloir qu’on innove dans les prochaines années et qu’on réfléchisse véritablement à un accompagnement beaucoup plus structuré des nouveaux arrivants francophones pour qu’ils aient la bonne information avant l’arrivée ».

— Alain Dupuis, DG de la FCFA

Car au bout du compte, l’enjeu est simple : « Je dois être capable de savoir que je vais aller acheter du pain et que je vais pouvoir discuter avec quelqu’un en français », résume Janaína Nazzari Gomes.