Au Nunavut, les données du recensement constituent un outil central pour orienter les services publics. Gouvernements, municipalités et organismes communautaires s’appuient sur ces chiffres pour évaluer les besoins en logement, soutenir la prestation des services de santé et d’éducation et suivre l’évolution démographique.
Parmi les informations les plus consultées figurent notamment l’âge, le genre, l’origine ethnique, la langue, le niveau de scolarité et le revenu.
Quand les chiffres peinent à suivre les besoins
La ville d’Iqaluit précise utiliser les données du recensement comme base essentielle pour comprendre les tendances démographiques qui orientent la planification du logement, des infrastructures et des services communautaires. Elles servent également à appuyer les demandes de financement fondées sur la population auprès des partenaires territoriaux et fédéraux.
Geoffrey Byrne, gestionnaire des communications à la Ville d’Iqaluit, spécifie que ces informations sont examinées en parallèle des outils internes de planification afin que les décisions reflètent à la fois les dynamiques à long terme et les réalités actuelles.
L’administration municipale reconnait toutefois que ce portrait statistique comporte certaines limites et tient compte d’un contexte opérationnel plus large lorsqu’elle évalue les besoins.
« Dans une collectivité arctique en croissance comme Iqaluit, les pressions sur les infrastructures progressent rapidement et certaines clientèles, notamment les résidents en situation d’instabilité, sont plus difficiles à saisir pleinement dans un décompte effectué à un moment précis. »
Il ajoute que le principal défi demeure le décalage temporel puisque les données du recensement sont recueillies à intervalles fixes, alors que la croissance démographique et les besoins évoluent souvent à un rythme plus soutenu.
La municipalité souligne également que la pression sur les services repose sur plusieurs facteurs au-delà du simple nombre d’habitants. « À titre de centre régional, la capitale subit des réalités qui ne se transposent pas toujours dans les chiffres démographiques », poursuit Geoffrey Byrne. Les décisions de planification s’appuient ainsi sur un éventail plus large d’indicateurs.
Au-delà du portrait statistique
La Société d’habitation du Nunavut (SHN) souligne l’importance des données du recensement pour comprendre les tendances démographiques à long terme sur le territoire, notamment la croissance de la population, la taille des ménages et les besoins en logement. Elle y voit cependant certaines limites. Du point de vue du logement social, le cycle quinquennal pose un défi particulier, les pressions évoluant plus rapidement que ne le permet le calendrier du recensement, soutient Chantel Caza, gestionnaire des communications à la SHN.
L’organisation doit compléter ces données par plusieurs sources, dont les listes d’attente, les indicateurs de surpeuplement, les analyses de besoins en chambres, les informations sur l’état des actifs et les échanges continus avec les organisations locales de logement.
Des défis propres au Nunavut
Interrogé sur l’utilisation des statistiques, le gouvernement du Nunavut affirme miser sur une approche fondée sur des éléments probants. Shereese Porter, directrice du Nunavummiut Kiglisiniartiit (Bureau des statistiques du Nunavut) explique que les résultats du recensement orientent la planification dans plusieurs secteurs, notamment les projections démographiques, les besoins en logement, les profils d’âge, les demandes de financement et l’élaboration de politiques publiques.
Elle évalue que le taux de réponse sur le territoire, combiné aux méthodes d’estimation adaptées aux petites régions, permet d’obtenir un portrait fidèle des réalités des Nunavummiut. La directrice précise toutefois que les particularités logistiques et démographiques du Nord sont considérées à toutes les étapes du processus, de la conception du sondage jusqu’à l’interprétation des données recueillies. « Une approche uniforme n’est pas toujours appropriée pour des populations uniques comme celles du Nunavut », souligne-t-elle.
Cristobal D’Alessio, agent de communication pour Statistique Canada, indique que son organisation fait face à plusieurs défis pour joindre les communautés du Nunavut dans le cadre du recensement. Il mentionne entre autres l’isolement géographique, les conditions climatiques extrêmes et les limites d’accessibilité, qui compliquent les déplacements des agents recenseurs.
S’ajoutent des difficultés locales de recrutement, une connectivité Internet parfois restreinte et la mobilité saisonnière des résidents, souvent absents pour des activités traditionnelles ou des emplois temporaires. Enfin, la diversité linguistique et l’importance d’adopter une approche culturellement adaptée exigent une communication claire et respectueuse pour assurer la participation des communautés.
À ces réalités structurelles est venue se greffer une circonstance exceptionnelle lors de la collecte de 2021, la pandémie de COVID-19, un contexte particulièrement marquant dans les régions nordiques. Cristobal d’Alession souligne, par exemple, que les déplacements des agents recenseurs ont été compliqués par les restrictions sanitaires en vigueur, surtout lorsque le recrutement local s’avérait insuffisant et que du personnel d’autres provinces devaient se rendre sur le territoire.
De plus, les opérations ont dû être menées à l’été plutôt qu’en hiver, entraînant des défis supplémentaires d’accès, notamment l’absence de routes de glace, ainsi que des enjeux liés à la migration saisonnière, certains membres des communautés étant engagés dans des activités traditionnelles ou des contrats temporaires ailleurs au pays.
Adapter la collecte aux réalités nordiques
Statistique Canada soutient que les opérations au Nunavut sont adaptées aux réalités culturelles et linguistiques du territoire. Cristobal D’Alessio rappelle l’existence du Programme des agents de liaison avec les Autochtones et la priorisation de l’embauche de personnel local. Lorsque le nombre de postulants est insuffisant, l’organisation s’assure que les employés provenant de l’extérieur reçoivent la formation appropriée.
Le matériel de communication, incluant les questionnaires du recensement, est traduit en plusieurs langues autochtones, notamment en inuktitut, et les agents chargés de la collecte peuvent avoir recours à des guides ou des interprètes s’ils ne parlent pas la langue de la communauté. Enfin, des approches souples qui respectent les pratiques, les rythmes de vie et les activités traditionnelles des résidents sont privilégiées. Selon l’organisation canadienne, ces ajustements visent à réduire les risques de non-réponse ou de mauvaise compréhension et à améliorer la représentativité des données recueillies.
Journée type d’un recenseur
Le travail d’un agent recenseur consiste d’abord à parcourir le territoire qui lui est assigné afin de dresser la liste des logements dans un registre d’adresses et de distribuer à chacun une lettre d’invitation pour remplir le recensement en ligne. Puis, l’employé poursuit ses visites de porte en porte : il rencontre les résidents, explique le processus et complète les questionnaires. Entre deux tournées, il met à jour son répertoire, identifie les logements vacants ou inaccessibles et échange avec son superviseur pour régler les enjeux logistiques. En fin de journée, il consigne les progrès dans les systèmes de collecte et prépare son itinéraire du lendemain. Un travail qui, selon le représentant de Statistique Canada, exige patience, adaptabilité et un profond respect des réalités culturelles et communautaires. Dans un territoire en constante évolution, la qualité du portrait statistique dépend avant tout de la participation active des collectivités.