« Nous avons le terrain pour construire, mais c’est l’eau qui pose problème », a déclaré Solomon Awa, maire d’Iqaluit, lors du Baffin Mayor’s Forum le 10 mars dernier.
La Ville indique pour sa part ne pas compiler de données globales sur les interruptions liées au réseau d’eau. Elle renvoie plutôt à une série d’avis publiés sur son site web et ses réseaux sociaux pour suivre les incidents depuis le début de l’année.
Plusieurs évènements ont d’ailleurs été rapportés récemment, qui ont notamment concerné les maisons dans le sud de la ville. Cette situation limite concrètement la capacité de la Ville à soutenir la construction de nouveaux logements.
Un réseau sous pression
Des enjeux ont été observés à différents endroits ces dernières semaines, selon Geoffrey Byrne, spécialiste des communications de la Ville. Il précise que les secteurs touchés et le nombre de ménages concernés sont détaillés dans les avis d’interruption.
« À cette période de l’année, le gel demeure le principal problème. Il peut entraîner des blocages dans les conduites, ainsi que des bris occasionnels en raison des variations de température et des conditions du sol. »
Ces enjeux s’inscrivent dans un contexte plus large qui affecte l’ensemble des infrastructures dans le Nord.
Le pergélisol constitue l’un des facteurs qui fragilisent ces réseaux. Son dégel, accentué par les changements climatiques, peut endommager les conduites d’eau, provoquer des mouvements du sol et exercer une pression sur les installations enfouies, souligne la Ville. Malgré ces défis, la municipalité soutient que la situation n’a pas d’incidence sur le raccordement de nouveaux logements au réseau d’eau.
Plus largement, Jean-Pascal Bilodeau, professeur agrégé à l’Université Laval et directeur adjoint du Centre d’études nordiques, explique que les mêmes mécanismes affectent l’ensemble des infrastructures nordiques, qu’il s’agisse de routes, d’aqueducs ou d’égouts. « Quand la glace fond dans un sol riche en glace, cela laisse un grand vide. L’eau s’y draine et le sol se reconsolide », précise-t-il.
Ce processus peut entraîner des tassements importants du sol, parfois de plusieurs décimètres, voire de mètres. « Il n’existe pas d’infrastructures capables de soutenir des tassements de grande envergure », poursuit-il. Les conduites d’eau enfouies sont particulièrement vulnérables à ces mouvements.
Dr Bilodeau, également titulaire de la Chaire Sentinelle Nord sur les infrastructures nordiques, précise qu’avec les changements climatiques, la situation tend à s’aggraver. Le pergélisol, qui était auparavant en équilibre avec son environnement, est désormais en transition. « Si le sol se réchauffe, cela signifie que la partie supérieure du pergélisol qui était gelé avant va avoir tendance annuellement à dégeler toujours plus en profondeur ».
Tous les types de pergélisol ne réagissent toutefois pas de la même façon selon le spécialiste. La sensibilité au dégel dépend notamment de la quantité de glace qui s’y trouve en excès. Dans certains cas, les conséquences varient. Par exemple, le pergélisol sur du roc n’entraîne pas d’enjeu de consolidation ou de tassement.
Le Dr Jean-Pascal Bilodeau explique qu’aucune infrastructure n’est capable de soutenir des tassements de grande envergure.
Des investissements attendus
Le gouvernement fédéral a récemment annoncé un investissement de plus de 108 millions de dollars dans le cadre du « Fonds pour bâtir des collectivités fortes », un programme visant à financer des infrastructures essentielles comme les réseaux d’eau, les routes et les hôpitaux. Ce financement doit notamment permettre de bonifier les services d’approvisionnement en eau et d’assainissement par camion-citerne, ainsi que le prolongement des infrastructures existantes, des conduites isolées adaptées aux conditions nordiques.
L’objectif est de soutenir un développement résidentiel à plus forte densité et de répondre aux besoins grandissants liés à la croissance démographique. La Ville consacre d’ailleurs plus de 43 millions de dollars, soit plus de la moitié de son budget 2026, à ses installations liées à l’eau. Le projet pourrait aussi avoir des retombées au-delà d’Iqaluit, en améliorant la fiabilité des services dans la capitale du territoire.
Geoffrey Byrne ajoute que ses équipes interviennent au fur et à mesure que les problèmes surviennent, tout en poursuivant des opérations d’amélioration sur le long terme. « En s’associant avec les municipalités et en travaillant directement avec elles, nous mettons en place les équipements nécessaires pour soutenir la construction d’un plus grand nombre de logements abordables et pour offrir de plus grandes chances aux Iqalummiut et aux Inuit d’accéder à la propriété, tout en renforçant notre collectivité pour l’avenir », a indiqué par voie de communiqué, Solomon Awa, maire de la Ville d’Iqaluit, à la suite de l’annonce fédérale.
Ces fonds doivent notamment favoriser la réalisation de 2 000 à 2 500 nouveaux logements d’ici 2031, ce qui représenterait une augmentation significative du parc immobilier actuel, alors même que ses limites continuent de faire débat.