le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 31 janvier 2024 13:51 | mis à jour le 23 février 2024 13:54 Chroniques

De bonnes politiques pour favoriser la présence francophone au pays?

Le ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, a dévoilé la nouvelle stratégie de son gouvernement pour accueillir les nouveaux arrivants francophones hors Québec.  — Camille Langlade – Francopresse
Le ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, a dévoilé la nouvelle stratégie de son gouvernement pour accueillir les nouveaux arrivants francophones hors Québec.
Camille Langlade – Francopresse
Le thème de l’immigration est revenu en force dans l’actualité après la traditionnelle pause du temps des fêtes. On parle beaucoup ces derniers jours de la nouvelle proposition de Pierre Poilievre, qui veut limiter le nombre de nouveaux arrivants en fonction du nombre de logements disponibles, ou encore de la suggestion de Justin Trudeau de plafonner le nombre d’étudiants étrangers. Pourtant, ce n’est pas ce qui aurait dû retenir notre attention.

Une autre annonce faite au même moment aurait mérité que l’on s’y attarde. Cette annonce a été faite par le ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, qui a dévoilé la nouvelle stratégie de son gouvernement pour accueillir les nouveaux arrivants francophones hors Québec.

Ce plan veut principalement favoriser le recrutement d’une main-d’œuvre étrangère francophone. On peut supposer que le gouvernement cherche notamment à pourvoir des postes francophones en santé et en éducation.

Le gouvernement affirme aussi vouloir aider des communautés à « bâtir des milieux propices à l’intégration économique et socioculturelle des nouveaux arrivants francophones ».

Près d’une trentaine de communautés bénéficieront de ce programme. Cependant, sans plus de détails, il est difficile de savoir de quoi il s’agit exactement pour l’instant.

Une annonce bien accueillie

Cette annonce a cependant été bien accueillie par des représentants de communautés francophones. Comme le soulignait la présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, Liane Roy, « on est quand même content[s] de voir que le gouvernement fédéral nous a entendus ».

Mais vous aurez peut-être remarqué comme moi le « quand même » dans cette déclaration. C’est que cette annonce a de bons et de moins bons aspects.

Commençons par les éléments intéressants.

Ce qui est bien dans l’approche du gouvernement fédéral, c’est qu’il semble reconnaitre l’importance d’appuyer des initiatives locales, et que ces initiatives locales peuvent différer les unes des autres, notamment d’une région à l’autre.

Cette flexibilité n’est pas une chose qui vient naturellement aux gouvernements, qui sont souvent critiqués pour leur manque de souplesse.

Avec cette annonce, on a l’impression que le gouvernement a compris que les besoins des francophones en situation minoritaire étaient multiples et variés d’un bout à l’autre du pays et qu’il était important de tenir compte de cette diversité.

On peut aussi se réjouir que l’attention du gouvernement se porte pour le moment sur les domaines de la santé et l’éducation, deux secteurs aux prises avec d’importants défis. On rapporte régulièrement des cas de personnes qui n’ont pas pu recevoir des services en santé ou en éducation en français.

Un rapport présenté l’automne dernier par le directeur de la responsabilité financière de l’Ontario indique, par exemple, que le nombre de places disponibles dans le réseau d’éducation francophone de cette province ne permettait d’accueillir que 59 % des enfants ayant droit à une éducation en français.

L’immigration, la solution au déclin du français?

C’est une chose d’accueillir de nouveaux arrivants francophones, mais cela en est une autre de montrer qu’il est possible de faire sa vie en français au Canada.

Si on a beaucoup présenté l’immigration comme étant une solution pour freiner le déclin de la population francophone au pays, on ne s’est pas encore sérieusement pencher sur la véritable question : est-ce que cette stratégie peut fonctionner?

Peu de données existent pour répondre à cette question. Celles du recensement permettent de constater que l’usage du français est en déclin partout au pays depuis de nombreuses années, mais sans plus. Heureusement, il semble que Statistique Canada commence à se pencher plus sérieusement sur cette question.

Ainsi, l’agence fédérale a publié en décembre 2023 les premiers résultats d’une enquête sur les changements de comportement linguistique à la maison.

Ces résultats proviennent d’un sondage mené auprès de 36 000 répondants de 15 ans et plus entre avril 2022 et juin 2023. Bien que l’ensemble des données ne soit pas encore publié (elles le seront probablement dans deux ou trois ans), on nous présente déjà quelques éléments d’analyse intéressants.

Pour commencer, nous apprenons que près de 12 % de la population canadienne ne parlait ni français ni anglais à la maison il y a cinq ans. Sans surprise, les immigrants forment la majorité de ce groupe (80 %).

Au cours des cinq dernières années cependant, 15 % de ces immigrants ont adopté l’une des deux langues officielles du Canada à la maison. Ces changements s’observent surtout chez les jeunes immigrants ainsi que chez les immigrants arrivés récemment au pays.

Le pouvoir d’attraction de l’anglais

Les résultats de l’enquête indiquent aussi que l’anglais exerce un fort pouvoir d’attraction, même au Québec. Dans cette province, 9 % des immigrants qui n’utilisaient aucune des deux langues officielles à la maison ont adopté le français au cours des cinq dernières années, mais 4 % ont tout de même adopté l’anglais.

C’est donc une personne immigrante sur deux qui choisit l’anglais comme langue d’usage à la maison au Québec.

Ailleurs au Canada, les écarts sont nettement plus substantiels : 15 % des immigrants ont adopté l’anglais à la maison contre 0,1 % pour le français durant la même période.

Par ailleurs, les francophones hors Québec (qu’ils soient immigrants ou non) sont plus susceptibles de modifier leur comportement linguistique à la maison que ceux du Québec : ils sont 13 % à avoir choisi d’utiliser l’anglais à la maison au cours des cinq dernières années, comparativement à moins de 2 % de francophones au Québec.

Ces données ne sont pas complètes et il est à espérer que d’autres enquêtes seront menées sur les questions linguistiques. Il serait notamment très utile de savoir si ces tendances s’observent dans toutes les régions du pays, dans tous les milieux socioéconomiques, dans tous les contextes familiaux, etc.

Cependant, ce que cette enquête révèle clairement c’est que certains changements se produisent après l’établissement des nouveaux arrivants au pays. Pourquoi ces changements surviennent-ils et comment peut-on les anticiper? Le gouvernement devrait aussi se pencher sur ces questions lorsqu’il élabore ses politiques linguistiques.

Geneviève Tellier est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur les politiques budgétaires des gouvernements canadiens. Elle commente régulièrement l’actualité politique et les enjeux liés à la francophonie dans les médias de tout le pays.