le Mercredi 16 septembre 2026
le Mercredi 16 septembre 2026 11:29 | mis à jour le 16 septembre 2026 11:33 Local

Nirilaurta (Let Us Eat) : Iqaluit regarde la faim en face, et répond par le partage

La salle du cinéma Astro affichait complet pour la projection de Nirilaurta, le 15 septembre à Iqaluit. — Crédit : Le Nunavoix
La salle du cinéma Astro affichait complet pour la projection de Nirilaurta, le 15 septembre à Iqaluit.
Crédit : Le Nunavoix

Mardi 15 septembre, le cinéma Astro d'Iqaluit a fait salle comble pour la projection gratuite de Nirilaurta : souveraineté alimentaire (Let Us Eat), un documentaire de l'Office national du film tourné à Taloyoak. Filets de pêche, images d'archives, prix d'épicerie, puis tambour et buffet : une soirée qui a posé une question simple et vertigineuse. Au Nunavut, qui mange, et qui partage ? Reportage.

Nirilaurta (Let Us Eat) : Iqaluit regarde la faim en face, et répond par le partage
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À 17 h 45, l’enseigne de l’Astro, en syllabique et en anglais, se découpe sur le ciel de septembre. Dix minutes plus tard, la salle est presque pleine. À l’écran, le titre s’affiche en syllabique, ᓂᕆᓚᐅᕐᑕ, au-dessus de grandes lettres rouges, sous une devise : « De la terre à la table, du savoir à l’action ». 

Mais c’est dans le hall que la réalisatrice Malaya Qaunirq Chapman a vu ce qui donnera son sens à la soirée : deux enfants qui avaient faim. 

« Ce n’est pas correct. Aucun d’entre nous ne devrait jamais avoir faim », lancera-t-elle plus tard au public.

Ce soir-là, le film parlait de Taloyoak. Il parlait aussi d’Iqaluit. 

Malaya Qaunirq Chapman présente Nirilaurta au public avant la projection.

Le Nunavoix

De la terre à la table 

Présenté gratuitement par l’ONF et la Coalition sur la sécurité alimentaire du Nunavut, ce documentaire de 52 minutes, dont la fiche de l’ONF attribue la réalisation à Malaya Qaunirq Chapman et à Marie-Hélène Cousineau, suit la famille Ugyuk de Taloyoak, sur le littoral arctique : la pêche au filet, la chasse, la préparation de la nourriture traditionnelle, les repas partagés. Originaire d’Iqaluit et aujourd’hui établie à Kuujjuaq, la cinéaste, ancienne journaliste à APTN, y a consacré plus de quatre ans, selon Nunatsiaq News. Le film a été présenté en première mondiale le 6 août au festival Présence autochtone, à Montréal. 

Le film ne s’arrête pas au ticket de caisse. La cherté frappe aussi tout ce qui permet d’aller chercher sa nourriture sur le territoire : l’essence, les munitions, les vêtements chauds, l’équipement. Comme la cinéaste l’expliquait en juillet à Nunatsiaq News, quand la nourriture devient inabordable, l’accès au territoire le devient aussi. 

Le montage fait dialoguer le présent avec des archives de plus d’un demi-siècle, où l’on voit notamment un chasseur s’approcher d’un phoque en se faisant passer pour l’un d’eux. La cinéaste dit avoir choisi ces images pour montrer un peuple humble, fort et travailleur, et rappeler tout ce que la colonisation a fait perdre. Dans la salle, Thomas Goyette-Levac, moniteur de langue à l’École des Trois-Soleils, a résumé l’effet de ce va-et-vient : il n’est pas seulement question d’insécurité alimentaire, mais aussi d’insécurité culturelle. 

« Il n’y a pas qu’une seule façon de régler l’insécurité alimentaire » 

Peu après 19 h, place aux questions. Nous demandons à la réalisatrice comment venir à bout de l’insécurité alimentaire. « Il n’y a pas une seule façon de la régler, il y en a plusieurs », répond-elle. Redistribution des revenus, souveraineté alimentaire, engagement communautaire : les pistes se multiplient. 

Une participante raconte la sienne. À son bureau, une boîte recueille conserves, craquelins, soupes et céréales, qu’elle apporte à une école primaire pour que les enfants rapportent quelque chose à la maison. Dans le garde-manger de l’école, dit-elle, il y a surtout des conserves de pâtes. Son vœu : une boîte dans chaque bureau du gouvernement et dans chaque organisation. 

Une intervenante inuk parle, elle, de l’art de partager. « La nourriture est pour nous parce que nous allons la partager. Nous allons la chasser, la pêcher, et la partager », introduit-elle, et de poursuivre :

« On donne d’abord aux familles les plus proches, puis en cercles toujours plus larges, parce que cela crée des liens. »

— Participante inuk présente lors de la projection

Elle confie la blessure d’un refus, après une journée sur la baie et des heures au filet. Son conseil aux non-Inuit : acceptez avec grâce, sans vous justifier, et si vous ne savez pas quoi en faire, offrez-le à un voisin. Partager la nourriture, insiste-t-elle, est un geste sacré. 

La réalisatrice referme l’échange sur trois consignes : ne vous contentez pas d’attendre, contribuez, apprenez notre culture. 

Au son du tambour 

La soirée se prolonge à la Storehouse, au Frobisher Inn. Vers 20 h 15, Malachai Angulalik, en tenue traditionnelle à franges, fait résonner le tambour au milieu de la salle, sous les téléphones levés des convives. Le buffet marie mets inuit et plats d’ailleurs : du maktaaq, ces lamelles de peau et de gras de baleine, des viandes mijotées, du poisson, du jus d’ananas et des carrés de gâteau garnis de paurngait (ᐸᐅᕐᖓᐃᑦ), ces petites baies noires que l’on cueille à la fin de l’été sur les collines autour d’Iqaluit. 

Une prestation de danse au tambour, offerte par Malachai Angulalik, a prolongé la soirée au Storehouse.

Le Nunavoix

C’est là que Malaya Qaunirq Chapman accorde quelques minutes au Nunavoix. « Ce soir, c’était la projection dans ma ville natale, et la participation a été incroyable », se réjouit-elle, heureuse de voir les Inuit répondre présents les uns pour les autres. Ce qu’elle veut que l’on retienne tient en un mot : la prise de conscience. « Il y a de l’insécurité alimentaire partout dans le monde, mais les Inuit y font face depuis l’époque de la colonisation. »

Elle évoque l’isolement, « aucune route ne nous relie », et des prix qui, selon elle, finissent trois ou quatre fois plus élevés que dans une épicerie du Sud. 

Aux nouveaux venus, elle adresse un message :

« Beaucoup de gens viennent dans le Nord sans rien savoir de l’endroit, et c’est dommage. »

— Malaya Qaunirq Chapman, réalisatrice de Nirilaurta (Let Us Eat)

S’informer, s’impliquer, apprendre la langue, voir où aider. « Nous venons d’une culture très riche et généreuse, prête à partager n’importe quoi, de la nourriture au savoir. » 

Carrés de gâteau garnis de paurngait et maktaaq au buffet servi après la projection.

Le Nunavoix

Un film qui parle à tout le monde 

Norine, de Travel Nunavut, l’association de l’industrie touristique du territoire, a trouvé le film « très émouvant ». Les archives l’ont fait sourire. Elle se dit privilégiée de l’avoir vu dans la ville natale de la réalisatrice, devant une salle comble au public majoritairement inuit. Accepter que des enfants passent une journée sans manger lui est très difficile ; sa question est désormais de savoir comment faire partie de la solution, « même modestement ». 

Arrivé depuis peu à Iqaluit, Thomas Goyette-Levac est venu pour apprendre. « La nourriture, c’est la base d’une culture », observe-t-il. Il retient la mise en regard de deux risques : rentrer bredouille d’une chasse en milieu extrême, ou dépendre d’un supermarché à la merci de la hausse des prix. « Il n’y avait pas de message clair sur quoi faire, et j’ai aimé que ça amène à se poser des questions. » Qallunaaq de son propre aveu, il conclut : « C’est vraiment un film qui parle à tout le monde. » 

Nirilaurta veut dire « mangeons ». Le titre n’est pas un constat, c’est une invitation. Mardi soir, Iqaluit l’a prise au mot, sans oublier les deux enfants du hall.