Climatologue, glaciologue de formation, guide d’expédition, conférencière, coordinatrice scientifique, éducatrice, auteure, tous les chemins sont bons lorsqu’ils mènent aux pôles. Ces métiers sont ceux que j’ai endossés au fil des 15 dernières années pour avoir la chance de fouler les hautes latitudes, d’explorer les territoires hypnotiques du grand sud et du grand nord, d’aller à la rencontre de ceux qui y vivent, d’y vivre parfois, et de plonger toujours plus profondément dans les innombrables dimensions de leur mystérieuse poésie.
L’Antarctique a représenté mon premier grand rêve : un appel magnétique, inexplicable. Il m’a fallu 12 ans d’études pour le réaliser. L’étudier m’a préparé à sa rencontre. Y vivre m’y a rendue habitante d’un territoire inhabitable. Puis l’arctique m’a ouvert les bras. Comme l’océan ou la montagne, les glaces et les immensités sauvages sont addictives. Un forage glaciaire au Groenland m’a projeté sur les calottes de glace, puis j’ai rencontré les communautés. Alors, mon exploration scientifique est devenue humaine et je profite de mes missions pour arpenter les hautes latitudes. Un monde aux dimensions multiples qu’une vie ne suffira pas à explorer, et à comprendre.
J’ai passé du temps dans de nombreuses régions polaires. Pas toutes bien sûr (l’Arctique et l’Antarctique sont aussi vastes que des planètes), et souvent trop rapidement. Assez toutefois pour en être charnellement marquée, savoir discerner les impressions du Grand Sud, du Groenland, du Nunavut, de l’Alaska, des îles subantarctiques, du Svalbard, de l’Islande, de la Laponie, en reconnaître les indicibles différences sensorielles et émotionnelles.
Une arrivée mystique à l’île Alexandre-Ier, Péninsule Antarctique, au large de l’archipel de Palmer.
Ces régions accueillent une biodiversité adaptée aux conditions extrêmes. Les espèces ont développé des stratégies de survie contre le froid, le vent. Souvent endémiques, elles se révèlent fragiles. Une modification de leur habitat peut représenter une menace. Le changement climatique en est une. D’autre part, le climat influence l’effet d’albédo, le pouvoir réfléchissant des surfaces. La fonte des glaces assombrit les pôles, augmentant l’absorption du rayonnement solaire, phénomène à l’origine en partie de l’amplification polaire du réchauffement. Pourtant, ces régions impressionnent par leur résilience et la complexité de leur écologie. Elles ont encore beaucoup à nous apprendre.
L’Arctique, un océan glacial
Souvenons-nous de ce qui différencie les deux extrémités de notre Terre : l’Arctique est un océan glacial entouré de nombreux pays qui joignent leurs mains autour d’une mer de banquise. Une mosaïque de cultures, de langues, de territoires, de milieux écologiques, d’espèces, de politiques, de ressources, de besoins, de croyances. Des identités colorées dans des pays de neige. Leur force commune : vivre dans des régions glaciales que la nuit envahit six mois de l’année, avoir su être assez perspicaces pour y survivre, s’y adapter, les habiter avec attachement, en découvrir les richesses, les protéger.
Le territoire est constitué de montagnes, de rochers, de plateaux végétalisés, de lacs, de zones humides installées sur le pergélisol. La limite sud est marquée par le début de la forêt boréale, aussi appelée taïga. En été, l’Arctique se couvre de toundra, de fleurs, de mousses. Les animaux terrestres sortent de leur torpeur et chassent. Les oiseaux reviennent nicher par milliers, les eaux s’emplissent de plancton, de poissons. Son plus grand prédateur est l’ours polaire. On s’y rend par avion, par bateau, par la route parfois.
Inukshuk Point, Île de Baffin : site historique d’une des plus grandes concentrations d’Inuksuit au monde, datés de quelques milliers d’années pour les plus anciens à quelques décennies pour les plus récents.
Les calottes glaciaires se concentrent sur le Groenland, presque entièrement englacé, et sur le Svalbard. Il reste quelques grands glaciers en Alaska, au Nunavut, en Islande, en Norvège, en Sibérie. L’hiver, l’océan se recouvre de glace de mer, l’eau libre s’endort et le paysage s’ouvre sur de nouvelles immensités.
L’Arctique est un musée à ciel ouvert qui me bouleverse. En s’y promenant avec un œil aguerri, on remarque des pierres disposées en cercles, vestiges d’anciens campements, les entrées éboulées de maisons du dernier millénaire. Au Groenland, un champ de rochers erratiques peut dissimuler un vieux cimetière. On trouve des objets improbables, dont on hésite à déterminer s’ils datent d’aujourd’hui ou du siècle dernier, tant le froid conserve les matériaux. Déambulation anachronique. Une épave du 19e siècle avoisine une canette de la Première Guerre mondiale, un inukshuk (empilement de pierres érigé par les peuples inuit) de 5 000 ans couvert de lichen se dresse à côté d’une cache à viande d‘où suinte la graisse d’un phoque tout juste chassé. Pas de barrière. Les territoires ont incorporé notre passage à leur histoire naturelle.
Le saviez-vous ?
Arctique vient du terme grec Arktos « l’ours » car situé dans l’hémisphère nord « là où on voit la constellation de la Grande Ourse », et aussi car c’est le pays des ours. Antarctique signifie : opposé à l’Arctique.
L’Antarctique, un immense continent vierge
En miroir inversé, l’Antarctique s’organise en un immense continent centré sur le pôle Sud, entouré d’un océan gigantesque, l’océan circumpolaire antarctique, qui constitue une barrière écologique presque infranchissable. Cet océan, le plus tempétueux du monde, a empêché durant des siècles la découverte du continent. Encore aujourd’hui, s’y rendre relève d’une aventure maritime souvent houleuse.
En Antarctique, pas de toundra, très peu de plantes, aucun animal terrestre. Seules les côtes, les plages et quelques montagnes sont libres de glace. Ce continent de 14,2 millions de km2 (soit 1,4 fois le Canada ou deux fois l’Australie) est couvert d’immenses calottes glaciaires dont l’épaisseur atteint plus de 4 km. Un désert inhabitable où les températures les plus froides ont été enregistrées à -90°C !
La nuit hivernale s’installe lorsque l’été boréal revient. Le ciel y arbore les mêmes aurores. Les animaux marins sont très nombreux, suradaptés et différents de ceux de l’Arctique. Ils viennent tous les étés se nourrir, nicher, se reproduire, vivre quelques mois splendides. Le manchot empereur en est l’animal emblématique. Les animaux sont avenants. Ils n’ont pas suffisamment côtoyé l’humain pour le craindre, ils ne sont pas chassés, protégés dans cette réserve naturelle gigantesque. La glace de mer double la superficie du continent en hiver mais de manière plus discrète qu’en Arctique.
Atelier peinture-goûter avec les élèves de l’école primaire d’Ilulissat, Groenland, mai 2016.
L’Antarctique est régi par un statut international unique. Sept pays ont formulé des revendications territoriales, mais le Traité sur l’Antarctique (1959) les maintient en suspens. Les activités militaires à caractère offensif et toute activité relative aux ressources minérales sont interdites. On y voyage pour le tourisme ou pour effectuer de la recherche scientifique. Il demeure un lieu symbolique de paix.
En 2012, je me rendis pour la première fois en Terre Adélie, comme chimiste glaciologue. Je voyageais à bord de l’Astrolabe, brise-glace français réputé pour son inconfort. La traversée entre Hobart et la base Dumont d’Urville fut magnifique. La station était bâtie sur une petite île au pied de l’immense calotte glaciaire. Ces bâtiments allaient devenir ma maison, et celle de 27 autres personnes, le temps d’un hivernage. Une année extraordinaire au rythme de l’Antarctique, où une colonie de 6 000 manchots empereurs nous tint compagnie tout l’hiver avec une inimitable majesté. Au retour, le navire resta bloqué un mois dans la banquise. Nous passâmes Noël et le jour de l’An à bord. Le 2 janvier, une route s’ouvrit miraculeusement. Les senteurs végétales de la Tasmanie nous accueillirent après un an sans apercevoir autre plante que les fleurs de givre de la jeune glace de mer.
Blanc silence. Paysage de sortie d’hiver depuis l’île d’Uunartoq, Groenland de l’Ouest, en mars 2025.
Une même menace : les changements climatiques
Très différents et similaires à la fois, l’Antarctique et l’Arctique partagent aujourd’hui les mêmes inquiétudes face au réchauffement planétaire qui vient grignoter leurs glaces, fondre leur sol, perturber la biodiversité, les courants marins, impacter de manière évidente la vie de ceux qui les habitent. Les géopolitiques du monde et la modernité en modifient également les paysages. Ces régions uniques, sentinelles d’un avenir alarmant pour le reste du monde, représentent des patrimoines naturel et culturel précieux à préserver et dont nous devons nous inspirer.
Est-ce que j’observe le changement du climat au cours de mes voyages ? Question délicate. Une tendance climatique se mesure sur plusieurs décennies, et je retourne rarement au même endroit. J’ai observé des reculs de glaciers, des poussins manchots sous la pluie en péninsule australe. Ceux qui habitent les lieux constatent ces changements. Ils racontent et j’écoute : que cette année, la banquise était fragile et que des chasseurs sont tombés à l’eau, qu’il a plu en plein hiver, que la toundra grandit. Des témoignages qui corroborent les chiffres, et les incarnent.
Groupe de manchots empereurs s’ébrouant sur un pan de banquise côtière à la fin de l’été austral 2026, Antarctique de l’Est, Terre de Davis.
Une plume pour raconter les pôles
Par amour pour les cultures que je découvrais, j’ai étudié et étudie encore : l’histoire et l’art inuit, du Canada, du Groenland, ces cultures, ces langues. Les langues sont si importantes ! Surtout ces langues ancestrales locales qui portent dans leurs structures l’essence des lieux, la manière de les habiter, les relations avec la faune, la flore, les pierres, une spiritualité. Les langues transmettent les histoires, les identités, les rythmes de leurs terres. La structure des mots agglutinés comme des flocons de neige porte une profonde signification, et cela plus encore lorsqu’ils sont chantés.
L’Arctique a bien de la veine d’avoir des langues pour le raconter ! L’Antarctique n’a pas cette chance. Seule, isolée, plus qu’aucune autre terre, cette lune oubliée dans les confins du pôle Sud n’a jamais été habitée. Elle ne perdure dans la mémoire d’aucun peuple, ne se reflète dans aucun mot. Les voyageurs de passage, dans leurs heures poétiques, tentent de trouver les termes pour la décrire, en vain. L’Antarctique demeure un indescriptible royaume. Le continent de tous les extrêmes (le plus froid, venteux, sec, haut, isolé, englacé, protégé, le moins exploré et inhabité). Tellement froid que le temps y a cristallisé. C’est peut-être sa chance. Sans humain et au ralenti, rien ne change en Antarctique. Son visage demeure le même depuis des milliers d’années.
C’est donc avec une grande joie que je prends la plume pour une mission belle et délicate : tenir une nouvelle rubrique mensuelle intitulée « Regards sur les pôles », axée sur les sujets climatiques et environnementaux. Partager ce qui m’inspire de manière incarnée avec ce que je porte, ou ne porte pas, d’expérience, m’adresser à vous et espérer que ces discussions continuent.
Daphné Buiron, glaciologue (PhD)
Passionnée de nature et d’exploration, j’ai étudié les géosciences et la climatologie. J’ai soutenu un doctorat sur la science des carottes glaciaires à l’Université de Grenoble, en France. En 2012, je suis partie vivre une année sur la base Dumont d’Urville, en Terre Adélie. Depuis, je travaille comme guide naturaliste conférencière sur des navires d’expédition, ou comme coordinatrice scientifique. J’aime arpenter les pôles, en explorer la nature, les cultures, en saisir la poésie. En 2016, j’ai passé plusieurs mois au Groenland pour un projet éducatif. Je continue d’étudier la culture du Grand Nord. En parallèle, j’œuvre dans l’éducation, le journalisme, la communication et suis auteure de plusieurs ouvrages.