le Jeudi 27 août 2026
le Mercredi 26 août 2026 10:18 Chroniques

Dans la peau d’un nouvel arrivant francophone à Coral Harbour

  Richard Atimniraye Nyelade
Richard Atimniraye Nyelade

Il y a des voyages que l'on ne fait pas seulement dans l'espace, mais dans le temps et dans les manières d'habiter le monde. Le 22 octobre 2025, mon épouse et moi avons quitté Ottawa, où l'automne s'attardait encore, pour un ailleurs dont je ne connaissais alors que le nom : Coral Harbour, Salliq en inuktitut, « la grande île plate devant la terre ferme ».

Dans la peau d’un nouvel arrivant francophone à Coral Harbour
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Le Nord ne m’était pourtant pas tout à fait inconnu. De 2013 à 2015, j’ai vécu à Tromsø, en Norvège arctique, où j’ai fait une maîtrise en anthropologie visuelle à l’Université de Tromsø, l’Université arctique de Norvège, une formation où l’on apprend à faire de l’ethnographie une caméra à la main. J’y ai passé deux hivers, appris ce qu’est la nuit polaire, éprouvé le soleil de minuit, exploré la splendeur des aurores boréales et croisé les réalités d’un autre peuple autochtone de l’Arctique, les Sámi. J’en étais reparti avec, chevillée au corps, une attirance tenace pour ces hautes latitudes : rejoindre l’Arctique canadien tenait ainsi, pour moi, moins du départ que du retour.

Le Canada sera le chapitre suivant. J’y suis d’abord venu pour étudier : un baccalauréat en éducation à l’Université d’Ottawa, de 2018 à 2020, complété par le titre d’enseignant agréé de l’Ontario, avant de bifurquer vers un doctorat en anthropologie, dans la même université, où je suis inscrit depuis 2020. Puis arriva le jour du voyage vers le Nunavut, à l’automne 2025. D’Ottawa à Montréal, puis de Montréal à Winnipeg, le voyage suivit son cours. C’est au départ de Winnipeg que quelque chose bascula : les annonces à bord ne se faisaient plus en deux langues, mais en trois : français, anglais et inuktitut. Pour le francophone que je suis, entendre ma langue voisiner ainsi avec l’inuktitut avait quelque chose de saisissant. Dans le Sud, on s’habitue à occuper la deuxième place d’une hiérarchie linguistique bien rodée ; à bord de cet appareil, la hiérarchie se réorganisait sous mes yeux. Le français n’était plus la langue minoritaire d’un pays majoritairement anglophone : il devenait la langue de passage de ceux qui montent dans l’avion, tandis que l’inuktitut était, lui, la langue de la terre vers laquelle nous allions.

Le climat, lui, n’entendait pas nous laisser filer si vite. En route vers Rankin Inlet, la météo se gâta au point qu’il fallut se dérouter vers Churchill, au Manitoba, et y patienter deux heures. Rankin Inlet, Kangiqliniq, fut ainsi la première localité du Nunavut que nous avons foulée : la neige et le froid y tranchaient net avec l’automne que nous venions de quitter. Nous y passerons deux jours, suspendus au bon vouloir du ciel, avant qu’un petit avion nous emporte vers Salliq.

C’est peut-être là, dans cette attente, que l’anthropologue en moi s’est réveillé. Car ce que je découvrais n’était pas tant l’exotisme que l’écho. La parka, d’abord, dont la silhouette me rappelait certains vêtements d’hiver aperçus lors de mes séjours en Chine et à Taïwan. Puis ces enfants portés sur le dos, blottis dans la capuche d’un manteau que l’on m’apprendrait à nommer amauti, et aussitôt me revenaient l’Afrique, ma mère et ma grand-mère qui me portaient de la même façon. Un homme qui a vécu sur plusieurs continents ne débarque jamais tout à fait en terre étrangère : il y retrouve, transformés, des gestes qu’il croyait siens.

Richard Atimniraye Nyelade

Le 25 octobre, le petit appareil s’est enfin posé à Coral Harbour. Je ne cacherai pas l’appréhension qui accompagne toute arrivée dans un lieu aussi éloigné, sans route qui en sorte. Mais Salliq nous a accueillis avec une chaleur qui n’avait rien à voir avec la température. Des collègues sont venus nous saluer, les bras chargés de nourriture, la population, curieuse et bienveillante, s’est enquise de ces nouveaux venus que nous étions. On ne se sent pas étranger bien longtemps là où l’on vous nourrit avant même de vous connaître.

Reste que s’installer ici en français demande un apprentissage particulier. Être francophone à Salliq, c’est d’abord constater que la journée se déroule ailleurs que dans sa langue : en anglais dans les bureaux et les commerces, en inuktitut dans les couloirs et les cuisines. Dans le Sud, et même à Iqaluit, la capitale du Nunavut, la vie francophone est portée par tout un maillage institutionnel : école, association, centre communautaire, radio, etc. Ici, à Coral Harbour, aucune de ces structures n’a d’antenne locale en français. Adhérer à l’Association des francophones du Nunavut, dont le siège se trouve à Iqaluit, relève ici d’un acte de volonté plutôt que d’un réflexe. Le français, en somme, ne vous est pas donné par l’environnement : il faut le porter, l’entretenir et, parfois, aller le chercher.

Ce serait toutefois une erreur de le croire absent. Il circule discrètement, chez les nouveaux arrivants comme chez certains résidents de longue date, enseignants, personnel de santé, employés du gouvernement territorial. Il suscite aussi, chez les jeunes de la communauté, une curiosité que je n’attendais pas et dont je reparlerai dans une prochaine chronique.

Il faut cependant se garder d’une confusion facile, et je la formulerai franchement. La minorité francophone du Nord n’est pas dans la position de la minorité francophone du Sud, et elle n’est surtout pas dans celle des Inuit. Ici, quelle que soit notre langue, nous sommes d’abord des arrivants dans une communauté inuit majoritaire, sur un territoire dont les Inuit sont les titulaires. L’enjeu linguistique qui compte le plus, à Salliq, n’est pas l’accès aux services en français : c’est la vitalité de l’inuktitut, et la manière dont l’école et les institutions la soutiennent ou la fragilisent. Il y a une solidarité possible entre langues minorisées ; il n’y a pas d’équivalence. Le reconnaître me paraît la condition d’une présence francophone honnête dans le Nord.

Richard Atimniraye Nyéladé est anthropologue, sociologue et professeur à temps partiel à l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur la souveraineté et l’autochtonie, de Taïwan au Somaliland. Arrivé à Coral Harbour (Salliq) en octobre 2025, il signe ici sa première chronique de nouvel arrivant dans la région de Kivalliq.