Le ministère de l’Environnement du Nunavut recommande de faire passer le quota annuel de récolte de 550 à 6 600 caribous. La proposition a été discutée par le Nunavut Wildlife Management Board le 24 juin dernier, mais, au moment de mettre sous presse, le conseil n’avait pas encore rendu sa décision.
Selon les plus récentes estimations gouvernementales, la population de caribous de l’île de Baffin serait passée d’environ 4 600 animaux en 2014 à près de 48 000 en 2024. Cette hausse est attribuée aux importantes restrictions de chasse mises en place au cours des dernières années.
Le rapport Baffin Island Caribou Distribution and Abundance Survey February/March 2024/2025 indique toutefois que cette progression n’est pas uniforme à l’échelle de l’île. Les plus fortes augmentations sont observées dans le Centre de Baffin, les péninsules de Meta Incognita, de Hall et de Foxe, tandis qu’aucune croissance statistiquement significative n’a été constatée l’île Prince-Charles.
Pour leur part, les auteurs de l’étude recommandent de maintenir le régime actuel de gestion et de poursuivre le suivi de la population pendant cinq à sept ans avant une nouvelle réévaluation des mesures. Celle-ci demeure toutefois loin des quelque 150 000 caribous estimés dans les années 1980, même si ses effectifs ont nettement rebondi depuis le creux d’environ 4 600 animaux recensé en 2014.
Steeve Côté, spécialiste du caribou à l’Université Laval, estime qu’une augmentation du quota de récolte pourrait être envisagée, mais de façon plus prudente.
Un appel à la prudence
Cette proposition gouvernementale suscite des réserves chez Steeve Côté, professeur titulaire au Département de biologie et au Centre d’études nordiques de l’Université Laval, spécialiste du caribou. Il indique que le prélèvement proposé équivaut à environ 12,5 % du troupeau estimé à 48 000 caribous, un taux qu’il considère élevé.
Déjà contacté à ce sujet en février 2026, il mentionnait que ce rétablissement constituait une excellente nouvelle pour le troupeau de l’île de Baffin, plusieurs populations étant en déclin ailleurs au pays.
« Seulement les populations en forte croissance peuvent supporter ce taux. Un taux de 7-8 % est plus prudent. Parfois les taux sont autour de 4 % pour les populations dont le statut est incertain. »
Le chercheur ne s’oppose pas à un relèvement du quota, mais juge qu’il devrait être plus graduel. « Le quota pourrait être augmenté, mais de façon plus prudente. »
Les auteurs du rapport concluent néanmoins que l’augmentation observée est statistiquement significative, ce qui la rend peu susceptible d’être attribuable au hasard.
Entre prudence et accès au caribou
L’étude qualifie cette reprise de « remarquable » et estime que le rythme de croissance observé, qui est d’environ 25 % par année depuis 2014, compte parmi les plus élevés documentés chez le caribou.
Steeve Côté rappelle que ces résultats reposent sur un seul inventaire faisant état d’une forte hausse de la population. Il juge difficile d’évaluer la trajectoire démographique à long terme du troupeau. À sa connaissance, aucune donnée n’est disponible sur la survie individuelle des animaux ou le recrutement annuel.
Le spécialiste ajoute que l’estimation de 48 000 caribous comporte nécessairement une marge d’erreur. « Si l’estimé de 48 000 était en réalité un peu plus bas, alors on pourrait avoir 15-16-17 % de prélèvement, ce qui serait très élevé », affirme-t-il.
Cette prudence ne fait pas l’unanimité sur le terrain. M.C., un chasseur actif d’Iqaluit qui a accepté d’être identifié par ses initiales, juge que la population est aujourd’hui en bonne santé. D’après son expérience, il est désormais possible d’observer cette espèce à quelques minutes seulement de la ville, alors qu’il fallait auparavant parcourir plusieurs heures en motoneige pour en trouver.
À ses yeux, le caribou demeure au cœur de l’alimentation traditionnelle.
« Nous avons grandi en mangeant du caribou. Plusieurs de nos aînés en réclament toujours aujourd’hui. »
Le quota actuel de 150 caribous pour Iqaluit ne répond plus aux besoins d’une communauté en croissance, où plusieurs familles dépendent encore de la récolte d’aliments traditionnels. Un quota d’environ 450 caribous serait plus adapté à la réalité d’Iqaluit, estimeM.C.
Il fait également valoir que l’accès à cette ressource représente un enjeu économique majeur pour de nombreux ménages alors que le coût relativement faible d’une sortie de chasse permet d’obtenir une quantité de viande largement supérieure à ce qu’il serait possible de se procurer à l’épicerie pour le même montant. « Je peux aller au magasin avec 30 dollars et acheter un steak, ou mettre 30 dollars d’essence et récolter un caribou qui donnera environ 100 steaks ».
D’après lui, plusieurs chasseurs jugent déjà les quotas actuels trop restrictifs. Il estime que l’opposition au système pourrait continuer de croitre si les limites de récolte demeurent inchangées.
Sans se prononcer sur la hausse proposée, le directeur général du centre communautaire d’alimentation Qajuqturvik, Joseph Murdoch-Flowers, observe que la demande pour la viande de caribou est soutenue. Il souligne que le caribou revêt une valeur culturelle et économique importante pour les Inuit. « Chaque fois que nous avons du caribou en stock au magasin Qinnirvik, ce qui arrive assez souvent, il se vend rapidement », ajoute-t-il, précisant que cette viande est aussi particulièrement populaire auprès des aînés qui participent aux activités.
Interrogée au sujet des signalements, des enquêtes et des infractions liées au braconnage du caribou sur l’île de Baffin, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au Nunavut a indiqué que ces informations relevaient plutôt du ministère de l’Environnement. Au moment de mettre sous presse, ce dernier n’avait pas répondu à nos questions sur l’application des quotas ni sur la disponibilité des données concernant le braconnage et la récolte du caribou.