le Mercredi 23 septembre 2026
le Mercredi 23 septembre 2026 8:01 | mis à jour le 23 septembre 2026 8:05 Actualités

Isabelle Chapadeau : prendre le temps d’apprendre et de comprendre la culture autochtone

Artiste multidisciplinaire, Isabelle Chapadeau crée du contenu sur les réseaux sociaux pour parler de sa culture maternelle inuit. Pour elle, les Autochtones manquent encore de représentation, notamment au sein du système scolaire. — Fournie
Artiste multidisciplinaire, Isabelle Chapadeau crée du contenu sur les réseaux sociaux pour parler de sa culture maternelle inuit. Pour elle, les Autochtones manquent encore de représentation, notamment au sein du système scolaire.
Fournie

Née d’un père québécois et d’une mère inuk, Isabelle Chapadeau a quitté Sept-Îles, au Québec, à 19 ans pour s’installer au Nunavut afin de renouer avec ses origines inuit. Depuis 2019, la jeune femme publie des vidéos sur les réseaux sociaux où elle démystifie sa culture et partage ses connaissances avec un public allochtone et autochtone. Elle vit actuellement à Pangnirtung où elle est enseignante.

Isabelle Chapadeau : prendre le temps d’apprendre et de comprendre la culture autochtone
00:00 00:00

Le Nunavoix : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’utiliser les réseaux sociaux pour faire connaître ta culture inuit ?  

Isabelle Chapadeau : C’est un projet qui a évolué avec le temps. Au début, c’est le Black Lives Matter qui m’avait inspiré, je trouvais la représentation importante et ça venait vraiment me toucher. Puis, pour le côté « connecter ensemble ». Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’information en ligne sur les Autochtones. Il y en a eu de plus en plus par la suite. Je trouvais important d’y trouver une communauté. C’est comme la petite moi qui essaye de se retrouver dans les réseaux sociaux. À la base, je pensais que je n’allais jamais arriver à ça, que jamais je serais capable de passer à la télé ni d’être sur les réseaux sociaux.  

Je pense que les réseaux, c’est le fun parce que ça te permet d’avoir ta propre plateforme. C’est comme ça que le projet a grandi. Là, je trouve que ça touche tellement de communautés partout dans le monde. Je reçois des messages de personnes d’autres pays qui vivent des situations similaires. Je reçois des messages d’Inuit qui ne sont pas proches de leur culture, ou d’Inuit qui sont proches de leur culture mais qui n’ont pas tant de représentation. J’ai grandi en connectant avec le monde, puis ça m’a permis aussi deconnaître d’autres cultures et de voyager.  

Pourquoi faire des vidéos en anglais et en français ? 

I. C. : J’ai d’abord créé un compte en anglais parce qu’au Nunavut, les Inuit parlent plus l’anglais que le français. Je voulais représenter un peu plus ma communauté, aller chercher plus d’Inuit, mais aussi un plus grand nombre de personnes qui comprennentl’anglais. Puis je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment aussi un manque d’information en français. On est encore loin en arrière au Québec côté Inuit, spécifiquement au Nunavik. Je trouve qu’il manque de représentation de notre communauté dans cette région. 

Quels thèmes abordes-tu dans tes vidéos ? 

I. C. : J’y vais vraiment au feeling. J’aime parler, informer, j’aime tout ce qui est éducation. C’est aussi comme un moyen de me vider, de mettre mes pensées. J’ai parlé dernièrement de la GRC. En général, je parle de l’histoire des Inuit, notre passé, de mettre des mots là-dessus. J’entends parler d’histoires, de certaines situations et l’objectif est de tout regrouper ensemble. Je fais mes propres recherches aussi. Je pourrais traiter une infinie de sujets sur le Nunavut, sur l’Arctique, sur nous, par exemple, sur le territoire, sur ce qu’on mange, comment on vit. Il y a tellement à dire. Fait que j’y vais un sujet à la fois. Je peux parler aussi des enjeux sociaux, des enjeux dans nos communautés. J’aime beaucoup dire les vraies choses. C’est pour ça que j’aime être sur mes propres plateformes.C’est un moyen de ne pas me filtrer. Je suis enseignante à temps plein dans une école où les élèves ne parlent qu’inuktitut. Avoir un pied ici, c’est vraiment motivant. J’essaie aussi de plus en plus d’ajouter de l’inuktitut dans mes vidéos. Je pense que ça amène un genre de fierté dans la communauté. Mon but est aussi de motiver les jeunes à parler notre langue. 

À travers sa chronique Ullumi, qui signfie « Aujourd’hui » en inuktitut, Isabelle Chapadeau aborde différents enjeux touchant notamment l’art, la nature et les cultures autochtones.

Fournie

Selon toi, quels sont les préjugés sur les Inuit ?

I. C. : Pour moi, il va toujours y en avoir. Je reçois encore des messages privés intenses ou de personnes qui veulent venir visiter le Nord sans penser qu’il y a des Inuit sur le territoire, mais je ne suis pas une guide touristique ! J’informe parce que je trouve ça important, pour qu’on fasse mieux, justement, envers les communautés autochtones, mais ce n’est pas nécessairement une invitation pour venir dans le Nord. Le préjugé que je vois le plus, c’est celui de ne pas savoir où est le Nunavut.  

C’est sûr qu’il y en a qui ont des commentaires vraiment difficiles, mais ça ne représente pas la réalité. Il y a tellement plus de gens intéressés et polis que je ne me focalise pas sur ces commentaires. Puis ma raison d’être sur les réseaux sociaux est tellement plus grande que ces personnes. Fait que ces personnes-là aient ces préjugés, ça me va. Je fais exprès de ne pas mettre de l’emphase sur des mots qui peuvent amener une ambiguïté. Je ne vais pas dire les Blancs colonialistes, par exemple, parce que c’est là que ça vient troubler certaines personnes et je me base sur des faits.  

Quels conseils donnerais-tu à une personne qui souhaite mieux comprendre la culture inuit et s’en rapprocher ? 

I. C. : Je pense que c’est prendre le temps. Il ne faut pas se précipiter. J’en apprends moi-même encore. Il ne faut pas penser que tu vas connaître une culture du jour au lendemain. Il y a tellement de couches. Avant de venir dans le Nord, on peut s’informer en ligne et en apprendre sur la zone où tu souhaites t’installer. Par exemple, les dialectes diffèrent d’une communauté à une autre. Il faut savoir quel dialecte apprendre. Il y a IsumaTV qui est une plateforme de diffusion inuit. Il y a des films sur Netflix, des livres. J’ai une page Facebook, « Isabelle Chapadeau », sur laquelle je mets tous les liens sur la culture inuit. Il y a aussi beaucoup d’artistes. Il faut soutenir ces gens-là. Sinon, si tu viens dans le Nord, crée des liens avec des Inuit, implique-toi avec eux. Tu ne peux pas comprendre directement. Ce que je dis souvent aux gens, c’est d’écouter, d’observer, poser des questions quand c’est le bon moment. Il y a aussi des Inuit un peu partout au sud du Canada.

Selon Isabelle Chapadeau, le Nunavut et le peuple Inuit auraient besoin de beaucoup plus de supports culturels. 

Fournie

Selon toi, où en est-on aujourd’hui en matière de réconciliation ? Quelles avancées as-tu constatées ces dernières années et quels défis restent encore à relever ?

I. C. : Je vis dans une communauté isolée et je ne pense pas nécessairement que d’avoir plus de services et de ressources va vraiment nous aider. Tu vas par exemple à Montréal, il y a des ressources, mais il y a du monde pour qui ça ne va pas bien nécessairement. Je pense que ce sont plus des supports culturels qui manquent dans nos communautés. On a besoin de liens et de supports à long terme. Il y a des gens qui ont des idées extraordinaires. Collaborer avec les Autochtones, les mettre de l’avant, je pense que c’est ça qu’il faut. Les actions comptent vraiment plus que les mots. 

Je pense qu’au quotidien, on peut écouter de la musique autochtone, prendre un livre autochtone, apporter la culture au quotidien et le faire à l’année. De prendre son temps. Je reçois parfois des commentaires où j’entends qu’il y a du racisme des deux bords. Il ne faut pas le voir comme ça. Ça prend du temps de construire une relation avec quelqu’un. Je crois au meilleur pour nous. 

Mettons qu’il y a des gens qui ne sont pas au Nunavut. C’est sûr que de comprendre les communautés autochtones va vraiment les aider. Je viens de Sept-Îles et il y a encore du profilage racial. C’est vraiment présent les privilèges, comment les gens sont pris au sérieux dans certaines situations. On va privilégier d’autres personnes au lieu de nous, parfois. Il y a aussi beaucoup de préjugés internes chez certaines personnes. 

Je suis encore beaucoup plus dans la vérité que dans la réconciliation parce qu’il y a tellement de gens qui ne sont pas au courant de l’histoire des Inuit. On n’est pas là encore, dans l’éducation par exemple, sur comment on nous perçoit aussi. Tout est encore très nouveau pour nous aussi. Il y a des aînés sur nos territoires qui sont nés dans des igloos, qui ont vécu dans des campements, dans des écoles résidentielles.  

Sinon, c’est prendre notre temps. Je ne pense pas qu’il y a de solutions concrètes et que demain, tout va être réglé. Il faut aussi nous laisser la place pour respirer aussi. Puis dans les meetings aussi, c’est important de laisser les Inuit parler et de se focaliser sur ce qu’ils ont à dire, ou les Autochtones en général. D’avoir leur opinion. Ce n’est pas de faire du tokenizing [NDLR : utiliser une personne de manière symbolique et superficielle pour donner une illusion de diversité ou d’inclusion], ne pas trop les surcharger, mais de donner une place aux Autochtones quand les gens ont des projets. 

Je trouve ça cool de parler des Inuit, mais pas juste le 30 septembre. Je pense que c’est bon de le faire à n’importe quel moment de l’année.