Perles tłı̨chǫ de Behchokǫ̀, art formline tlingit de Carcross, jouets en inuktitut imprimés en 3D à Iqaluit, plantes médicinales de la forêt boréale du Yukon : le 8 octobre, de 18 h à 21 h, la cohorte 2026-2027 d’EntrepreNorth a offert au public d’Iqaluit un tour d’horizon de ce que signifie, aujourd’hui, entreprendre quand on est Autochtone au nord du 60e parallèle.
EntrepreNorth, organisme de bienfaisance né à Yellowknife en 2018, accompagne des entrepreneurs inuit, métis et des Premières Nations des trois territoires. Son programme phare, le Programme de croissance des entrepreneurs, court du 8 septembre 2026 au 8 avril 2027 : formation en ligne hebdomadaire, mentorat, bourses et trois rassemblements d’une semaine, un par territoire. Iqaluit ouvrait le bal du 4 au 9 octobre ; Whitehorse suivra en janvier, puis Yellowknife en avril, tous frais payés, garde d’enfants comprise.
« EntrepreNorth existe grâce à la communauté, aux relations et à la conviction que les entrepreneurs autochtones et inuit du Nord méritent un soutien enraciné dans le respect et le possible », a lancé en ouverture Cora Kavyaktok, gestionnaire du programme, Inuk originaire d’Iqaluktuuttiaq (Cambridge Bay). « Ce que vous verrez ce soir n’est pas qu’une vitrine d’entreprises. C’est une célébration d’histoires, de résilience et de créativité. »
Cora Kavyaktok, gestionnaire du programme, et Jacey Firth-Hagen, coordonnatrice, ont ouvert et animé la soirée.
Le tambour avant les affaires
Créativité, le mot n’était pas de trop. Avant toute présentation d’entreprise, Malakai, jeune danseur de Cambridge Bay, a ouvert la soirée au tambour, dans une tenue qu’il a cousue lui-même.
Plus tard, deux chanteuses de gorge, Tuma et Liana, ont livré face à face un katajjaq haletant, ce jeu vocal inuit où l’on gagne en faisant rire ou perdre le souffle à sa partenaire. Brea Rose, auteure-compositrice tahltane et crie établie à Whitehorse, membre de la cohorte, a pris la guitare entre deux témoignages.
Animée par Rachel Michael et par Jacey Firth-Hagen, coordonnatrice du programme, la soirée rappelait que, dans le Nord autochtone, l’art n’est pas l’ornement de l’économie : il en est souvent la matière première.
Entreprendre à prix nordique
La formule avait sa logique : chaque participant présentait un autre membre de la cohorte, signe d’une semaine passée à se découvrir. On a ainsi fait connaissance avec Sizula Pitsiulak, fondatrice de Made Up North, qui cherchait pour ses enfants des jouets en inuktitut qui n’existaient pas et a fini par les fabriquer elle-même, à l’imprimante 3D, au Nunavut. Interrogée sur ses obstacles, elle ne tergiverse pas :
Le plus grand défi, c’est que nous sommes dans le Nord. Le coût de la vie est tellement élevé. Pour une jeune entreprise, c’est difficile, et les déplacements aussi. Mais c’est ce qui rend la chose gratifiante quand on surmonte ces obstacles ensemble.
Berna, perleuse tłı̨chǫ derrière Beading for the Soul, a quitté la sécurité d’un emploi en novembre 2025 pour se consacrer à un art hérité de sa grand-mère Bella. Elle attend toujours son permis d’exploitation. « Beaucoup d’attente, beaucoup de paperasse », résume-t-elle. En attendant, elle bâtit ses systèmes, apprend à gérer ses finances et savoure surtout une découverte : « Pendant très longtemps, je me suis sentie tellement seule à monter mon entreprise. Être ici m’a fait réaliser que je ne suis pas seule. »
Ce mot, « seul », est revenu dans presque toutes les bouches. Guná (Megan) Jensen, artiste tlingit de la Première Nation de Carcross/Tagish, propriétaire de Guná Designs et inscrite sur la longue liste du prix Sobey 2025, en fait le cœur de son témoignage : « Le chemin de l’entrepreneur peut être très isolant. Nos propres amis ou membres de la famille ne comprennent pas toujours. Ici, tout le monde comprend cette lutte. » Pour elle, le défi propre aux entrepreneurs autochtones tient en une phrase : « Garder nos valeurs, et les pratiquer dans nos entreprises, dans un monde majoritairement colonial. » Ce que le programme apporte, selon elle, c’est « la permission de faire des erreurs », le temps de penser à son « étoile polaire » plutôt que de rester « en mode survie » à produire ce qui se vend. « L’art est l’amour de ma vie, et il m’a sauvé la vie », ajoute-t-elle.
De Fort Good Hope à Kalaallit Nunaat
Le reste de la cohorte dessine la carte économique du Nord autochtone : Kara Manuel, conseillère et coach de Pathways Consulting à Fort Good Hope (T.N.-O.), qui se dit « briseuse de cycles » intergénérationnels ; Cole, Tłı̨chǫ de Yellowknife, photographe et cinéaste derrière STLN LNDS (Stolen Lands) Entertainment, musique, médias, mode et arts ; Amy, gardienne du savoir des plantes médicinales au Yukon ; une illustratrice inuvialuite d’Inuvik spécialisée en facilitation graphique ; une artisane de mitaines de Cambridge Bay ; et Kunuk, consultante inuk formée en droit et en politiques publiques, dont le travail porte sur la gouvernance, la souveraineté alimentaire et la réappropriation de la langue.
La soirée s’est conclue par la conférence de Tupaarnaq, Inuk du Groenland (Kalaallit Nunaat) établie en Alberta, ancienne banquière devenue formatrice en « traumatisme de l’argent ». Son récit, celui d’une femme terrifiée par la parole publique qui s’est entraînée chaque lundi soir chez Toastmasters, dans le sous-sol d’une église, a fait rire une salle qui s’y reconnaissait.
Au Franco-Centre, où tartare de caribou et omble chevalier circulaient dans un public mêlant Inuit, francophones et nouveaux arrivants, la soirée rappelait une évidence : à Iqaluit, les communautés minoritaires ont tout intérêt à partager leurs murs. Les dix entrepreneurs, eux, se retrouveront en janvier à Whitehorse. D’ici là, promet le programme, « des Nordiques qui prennent soin de Nordiques ».