L’écho d’une dépossession
Quand l’occasion de venir travailler dans l’Arctique canadien s’est présentée, je n’ai pas simplement dit oui. J’ai reconnu quelque chose.
Car avant d’être anthropologue-sociologue, avant d’être enseignant, je suis un enfant du Nord-Cameroun. Un enfant dont la famille a vu ses terres, sa langue et sa mémoire grignotées par ce que mon collègue Bindowo Alexis et moi avons nommé, dans notreouvrage Lamidalisme, colonialisme, esclavage et génocide des Autochtones au Nord-Cameroun : aux confins de l’expérience cachée des Fali, une dépossession à plusieurs étages : celle du lamidalisme précolonial, interafricain, puis celle du colonialisme européen, puis celle des États postcoloniaux qui ont hérité des mêmes réflexes. Nous y racontons l’histoire des Fali : un peuple autochtone dont le passé a été effacé des archives, dont la souveraineté n’a jamais été reconnue, et dont les descendants portent encore, dans leurssilences, la trace de ce qu’on leur a pris.
Mes recherches m’ont ensuite conduit vers le Somaliland et Taïwan, deux entités dont l’existence pose la question de la souveraineté. Avant cela, j’avais filmé les Baka de Nomedjoh, autre peuple autochtone du Cameroun, encore appelé péjorativement« Pygmées », partagé entre deux mondes et deux manières d’habiter la terre.
Alors quand j’ai lu, à Tromsø, un livre né dans cette même ville, Le pouvoir du savoir : de l’Arctique aux Tropiques, et que j’y ai découvert qu’un éleveur de zébus mbororo du Nord-Cameroun, ma région, y avait rencontré des éleveurs de rennes sami, j’ai comprisquelque chose qui ne m’a plus quitté : les peuples autochtones du monde se parlent à travers des distances que les États ne voient pas. Ils partagent une expérience que les manuels ignorent : avoir été dépossédés de la terre, de la langue et de la mémoire, et continuer malgré tout à transmettre.
C’est cette expérience que j’ai emportée au Nunavut.
Le savoir de ceux qu’on n’écoute pas
Arriver dans l’Arctique canadien, pour un enfant du Nord-Cameroun, ce n’est pas dépaysant. C’est familier d’une manière qui dérange.
Ici aussi, la terre a été prise. Ici aussi, des enfants ont été arrachés à leurs familles pour être « civilisés » dans des pensionnats. Ici aussi, une langue, l’inuktitut, se bat pour ne pas mourir, comme le fali s’est battu, comme le baka se bat. Ici aussi, on demande aux Autochtones de prouver qu’ils sont autochtones selon des critères écrits par ceux qui les ont colonisés.
La différence, c’est que le Canada a fini par reconnaître, au moins en partie, ce qu’il a fait. Au Nord-Cameroun, le lamidalisme, l’esclavage des Fali et le génocide que nous documentons restent une histoire que l’on préfère ne pas raconter. C’est pour cela que nous avons écrit ce livre : pour que la mémoire ne meure pas avec ceux qui l’ont portée.
Quand j’ai accepté d’enseigner ici, je n’étais pas un étranger qui découvre. J’étais quelqu’un qui reconnaissait. Je retrouvais chez des élèves des échos de ce que les miens ont vécu : la méfiance envers l’école, la gêne à parler sa langue, la fatigue d’avoir à expliquerson existence à ceux qui ne l’ont jamais questionnée.
J’avais appris ailleurs la place de l’étranger. À Shanghai, où j’ai entrepris en 2017 un doctorat en sociologie sur la mise à distance des corps perçus comme étrangers, la langue qu’on articule mal m’a enseigné ce qu’éprouve un élève nouvellement arrivé.
Et je reconnais ce que mes maîtres, tout au long de ma formation, m’ont appris sans jamais l’écrire : que le savoir ne vient pas toujours d’en haut. Que celui qui sait lire la glace, comme celui qui sait lire le vent et la pluie, porte une science que l’université n’enseignepas. Que l’autorité ne se décrète pas ; elle se gagne dans la durée, dans la confiance, dans la présence.
Il a fallu aussi, pour enseigner au Canada, que je reprenne un baccalauréat en éducation à l’Université d’Ottawa, alors que je détenais deux maîtrises et que j’étais doctorant. Je ne le regrette pas : c’est là que j’ai appris le métier. Mais beaucoup renoncent en chemin :médecins, infirmières, ingénieurs ou enseignants formés ailleurs, qui attendent dans un autre emploi une reconnaissance qui tarde. Et nos écoles cherchent des enseignants chaque automne.
Huit heures et quart, un matin de janvier dans le Kivalliq : la nuit n’a pas encore quitté la rue
Pourquoi rester
Dans les lieux que l’on dit en marge, du Nord-Cameroun au Somaliland, de Taïwan à l’Arctique norvégien et au Nunavut, on apprend que l’éducation n’est pas une transmission de connaissances. C’est une relation, une promesse tenue. Un enfant qui n’a pas mangén’apprend pas : aucune pédagogie ne contourne cela. Une famille qui a connu les pensionnats et qui confie malgré tout ses enfants à une salle de classe accomplit un acte de courage que l’on ne peut honorer qu’en restant.
À la projection récente, à Iqaluit, du documentaire Nirilaurta : souveraineté alimentaire, une participante racontait qu’elle remplit une boîte de conserves à son bureau pour que des élèves rapportent quelque chose à la maison. Ce geste, c’est l’éducation dans cequ’elle a de plus vrai. Pas la transmission d’un programme : la transmission d’une dignité.
Alors oui, j’ai dit oui au Grand Nord. Parce que c’est ici, dans cet Arctique qui a connu la même dépossession que mon Nord-Cameroun natal, que l’on peut être à la fois chercheur et enseignant, témoin et acteur.
Des tropiques à l’Arctique, la conclusion est la même : le savoir n’appartient à personne, et personne n’apprend seul. Mais celui qui a connu la dépossession sait quelque chose de plus : transmettre, c’est résister. Enseigner, dans les régions que l’on dit lointaines, c’est offrir à une mémoire ce que d’autres ont voulu lui prendre, un lieu où continuer.
Le 5 octobre commémore la recommandation adoptée en 1966 par l’UNESCO et l’OIT sur la condition du personnel enseignant. En cette Journée mondiale des enseignants, je remercie ceux qui, au Nord-Cameroun, à Tromsø, à Shanghai, à Ottawa et au Nunavut, ont cru que je pouvais transmettre à mon tour.