Quelques jours après mon arrivée, des jeunes m’ont arrêté avec cette franchise que seuls les adolescents possèdent : ils comprenaient mal mon anglais. Mon accent, disaient-ils, ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient l’habitude d’entendre. Je leur ai expliqué que j’étais francophone d’origine, que l’anglais était venu ensuite, par-dessus, comme une seconde couche. Et pour illustrer mon propos, j’ai prononcé devant eux quelques phrases dans ma langue: « Comment t’appelles-tu? » ; « Quelle est ta région d’origine ? », etc.
Le silence qui a suivi n’était pas de la politesse. C’était de la stupéfaction.
« C’est quelle langue, ça ? »
Le français, ai-je répondu. L’une des langues officielles du Canada.
« On ne l’a jamais entendu parler avant. »
Je repense souvent à cette phrase. Elle n’était pas ignorante : elle était exacte. Et elle contenait, en une dizaine de mots, tout ce qu’une statistique met des pages à dire.
Un point d’eau dans l’immensité
Au recensement de 2021, 1 % de la population de Coral Harbour déclarait pouvoir soutenir une conversation en français. Un pour cent. À l’échelle du hameau, cela tient dans une cuisine. À Iqaluit, la proportion grimpe à 15,2 % ; à Rankin Inlet, la métropole du Kivalliq, elle retombe à 1,9 %, soit environ 55 personnes. Sur l’ensemble du territoire, Statistique Canada dénombrait 1 450 personnes capables de tenir une conversation en français, 4 % des Nunavummiut — une proportion en recul par rapport à 2016.
On parle volontiers de la francophonie canadienne comme d’un archipel. Ici, l’image ne suffit plus. Ce que le Nunavut donne à voir, c’est une francophonie en milieu polaire — l’équivalent exact de ce qu’une oasis est au désert. Non pas une abondance, mais un point. Non pas un territoire, mais une halte. Et l’on sait ce que valent les points d’eau dans les grandes traversées : leur importance ne se mesure pas à leur superficie, mais au fait qu’ils existent, et qu’on sait où les trouver.
Trois langues, une loi, une réalité
Sur le papier, la position est pourtant solide. La Loi sur les langues officielles du Nunavut, adoptée par l’Assemblée législative en juin 2008 et entrée en vigueur en 2009, reconnaît trois langues officielles — l’inuktut, l’anglais et le français — et leur confère un statut, des droits et des privilèges égaux. C’était une première au Canada : non plus un bilinguisme, mais un trilinguisme, avec une loi jumelle, la Loi sur la protection de la langue inuit, pour armer la langue du territoire.
Entre la loi et la vie, il y a l’épaisseur d’un hiver. Ces jeunes qui n’avaient jamais entendu le français n’exerçaient aucun droit : ils constataient une absence. Et c’est là que la question devient intéressante, parce qu’elle ne se pose pas comme ailleurs au pays.
Richard Atimniraye Nyelade a habité à Coral Harbour, Salliq en inuktitut, une petite communauté d’un peu plus de 1 000 habitants, située dans la région de Kivalliq.
La langue qu’il faut d’abord regarder
Car à Salliq, la langue que l’on entend, celle qui court dans les allées et dans les cuisines, ce n’est ni le français ni l’anglais : c’est l’inuktitut. En 2021, 62,7 % des résidents du Nunavut déclaraient une langue inuktut comme langue maternelle — proportion majoritaire, certes, mais en repli continu : elle était de 65 % en 2016 et de 72 % en 2001. La transmission, elle, se fissure de façon très inégale selon les dialectes : 86,4 % des enfants de mères de langue maternelle inuktitut apprennent cette langue en premier, contre seulement 23,1 % chez les enfants de mères de langue inuinnaqtun. Le Nunavoix le rappelait en mars dernier : une langue officielle majoritaire peut être, en même temps, une langue sous pression.
Cela change tout à la manière de porter nos revendications. Ailleurs au Canada, le francophone minoritaire fait face à une langue majoritaire, et le rapport de force est lisible. Ici, la langue la plus fragile n’est pas la mienne, et je me méfierais de tout parallèle trop rapide entre une minorité issue de la colonisation et un peuple qui, lui, était là avant elle. Nos situations ne sont pas équivalentes. Mais notre expérience de la minorité nous donne quelque chose de précieux : le vocabulaire pour comprendre. Nous savons ce que c’est qu’un enfant qui hésite avant de parler sa langue en public. Nous savons ce que coûte un service qu’il faut réclamer deux fois.
Un français qui a poussé sous le soleil tropical
Il y a autre chose que ces jeunes ont entendu ce jour-là, et qu’ils n’ont pas su nommer. Le français que je leur ai fait écouter n’était ni celui de Paris ni celui de Québec. C’est un français qui a poussé au Nord-Cameroun, qui a mûri sous d’autres soleils avant d’arriver sous la neige, et qui roule ses r avec des saveurs tropicales. Un français des latitudes chaudes déposé au 64e parallèle.
Ce détail n’est pas anecdotique, il est statistique : au Nunavut, plus d’une personne sur sept dont le français est la première langue officielle est née à l’étranger. La francophonie polaire n’est pas une transplantation laurentienne. C’est un carrefour, et il ressemble de plus en plus à ceux qui y arrivent.
Ce qui s’organise, et où
La communauté, elle, avance. L’Association des francophones du Nunavut travaille à un Centre de navigation des services en français, dont les opérations devaient s’amorcer cette année, et a lancé une clinique d’aide juridique en français. Avec ses partenaires du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, elle vise un Collège nordique doté d’un campus à Iqaluit à l’horizon 2028. Des États généraux de la francophonie sont en préparation.
Tout cela est nécessaire. Tout cela est, aussi, très majoritairement à Iqaluit — où vivent plus des deux tiers des francophones du territoire. Vue du Kivalliq, la capitale est déjà un centre lointain. Vue de Salliq, elle est un vol et une escale. La question qui vaut pour nos communautés est donc simple : qu’est-ce qui, de tout ce chantier, arrive jusqu’à une cuisine de Coral Harbour ?
Je n’ai pas la réponse. J’ai seulement une certitude, et elle date de ces premiers jours. Des jeunes de Salliq ont entendu, pour la première fois de leur vie, une langue officielle de leur pays. Ils ne l’ont pas trouvée belle ni laide : ils l’ont trouvée nouvelle. Et ils ont posé la seule question qui compte vraiment.
C’est quelle langue, ça ?
C’est la mienne. Et elle est un peu la vôtre aussi, si vous voulez.