le Samedi 20 juillet 2024
le Mercredi 3 juillet 2024 8:00 | mis à jour le 3 juillet 2024 19:03 Arctique

Rachat de Northwestel : une reprise logique

Michael Delaunay, auteur de Les Inuit connectés, Internet et les réseaux sociaux au service des Inuit.  — Crédit : Courtoisie
Michael Delaunay, auteur de Les Inuit connectés, Internet et les réseaux sociaux au service des Inuit.
Crédit : Courtoisie
Pour le spécialiste des télécommunications arctiques Michael Delaunay, le rachat de Northwestel par le groupe autochtone panterritorial Sixty North Unity est une revanche sur l’ancienne mainmise exogène.
Rachat de Northwestel : une reprise logique
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« Quand on regarde comment les télécommunications se sont développées dans le Nord canadien, et particulièrement au Nunavut, cette infrastructure a dès le début été dans les mains d’intérêts non autochtones, commente M. Delaunay, auteur du livre Les Inuit connectés (2023). C’est par une décision du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest que le contrat pour la mise en place d’un réseau internet dans le Nord a été confié en 1996 à Northwestel […] une entreprise privée adossée à Bell, un géant du Sud, plutôt qu’à une coopérative autochtone (TVNC/CANCOM). […] Ce rachat, c’est donc une revanche pour les peuples autochtones. »

Ressentiment

Selon M. Delaunay, Northwestel, du fait du service et des prix offerts au Nunavut, ne jouit d’une image positive ni chez les Inuit ni au Yukon, où le ressentiment est fort envers l’entreprise, notamment en raison de « certaines pratiques discutables, voire non règlementaires ».

« Northwestel n’a pas favorisé la concurrence, s’insurge le docteur en sciences politiques. De ce fait, le service a pendant longtemps stagné alors que partout ailleurs, et notamment dans le sud du pays, le service s’améliorait grandement. »

Le rachat de Northwestel, ajoute-t-il, est une des revendications réitérées par des leadeurs inuits comme l’ancienne mairesse d’Iqaluit, Madeleine Redfern

Un groupe méconnu

Sixty North Unity est groupe peu connu composé de représentants de communautés inuites et de Premières Nations du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut.

Le directeur de l’Observatoire des administrations publiques autochtones (OAPA), Jean-François Savoir, ne croit pas qu’il n’y ait jamais eu au Canada, une alliance économique approchant même, de loin cette envergure. « C’est historique », opine M. Delaunay.

Parmi les figures de proue révélées par le communiqué émis conjointement par Sixty North Unity, Northwestel et Bell lors de l’annonce du rachat on retrouve les noms de Darrell Beaulieu, Tiffany Eckert-Maret et David Omilgoitok.

Beaulieu est le président-directeur général de Denendeh Investement, une firme associée aux investissements d’un grand nombre de groupes autochtones des Territoires du Nord-Ouest. Mme Eckert-Maret est la secrétaire-trésorière à la chambre de commerce des Premières Nations du Yukon et chef d’exploitation de Da Daghay Developement Corporation. M. Omilgoitok est le président-directeur général de Kitikmeot Corporation, une firme spécialisée dans la croissance économique, les ressources et l’accès à des expertises.

« En tant qu’Autochtones, nous sommes depuis longtemps convaincus que nous sommes les mieux placés pour prendre les décisions qui concernent les services dans nos communautés, fait savoir Mme Eckert-Maret par voie de communiqué. L’acquisition de Northwestel nous donnera l’autonomie nécessaire pour faire ces investissements et ces choix afin de répondre à nos besoins en matière de télécommunications à l’avenir. »

« Grâce à la collaboration entre nos trois territoires, nous possèderons et exploiterons une entreprise de premier plan, commente quant à lui Darrell Beaulieu. Il s’agit de la suite logique pour le développement et la croissance de nos entreprises respectives. Bell nous a apporté le soutien nécessaire pour saisir cette occasion importante. »

Sixty North Unity compte conserver l’équipe de direction de Northwestel ainsi que son président Curtis Shaw, mais augmenter la représentation autochtone au sein des effectifs.

Les plans

Le consortium a déjà révélé une partie de ses plans pour améliorer la connectivité des communautés et des entreprises du Nord.

On anticipe de doubler les vitesses pour les clients connectés à la fibre optique; accroitre la disponibilité de la haute vitesse pour « atteindre l’objectif de service universel du CRTC de 50/10 Mbit/s à plus de 97 % des foyers du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest »; offrir la technologie de satellite en orbite basse à huit collectivités des Territoires du Nord-Ouest et 25 collectivités du Nunavut.

Enfin, 4 M$ seront investis dans le projet de fibre optique du Grand lac des Esclaves.

Un réseau amélioré?

L’accélération et l’amélioration des réseaux dépendront, selon Michael Delaunay, des choix et de la capacité d’investissement de l’entreprise.

« L’arrivée de la technologie satellite basse orbite dite LEO avec, d’abord, Starlink, mais aussi One Web et peut être un jour Lightspeed de Telesat est un moyen d’améliorer la connectivité dans le Nord, observe l’universitaire, mais pas le seul et pas forcément le meilleur. Les câbles sous-marins de fibre optique le sont aussi et […] plusieurs projets sont en cours de développement dans la région. »

Une transaction à finaliser

L’agenda pour finaliser le processus n’a pas été révélé hormis le fait que la transaction, provisoirement évaluée à 1 G$, est soumise à certaines conditions, notamment la réalisation d’un audit de confirmation, l’obtention du financement et l’approbation des autorités règlementaires. 

« Nous nous attendons à ce que la transaction prenne plusieurs mois à compléter », fait savoir une porte-parole de Northwestel.

Dans un contexte d’augmentation du budget militaire canadien dans l’Arctique, avec des objectifs de souveraineté et de sécurité, le gouvernement fédéral va être très intéressé à financer ce genre d’entreprise, analyse le directeur de l’OAPA, Jean-François Savard.

« Il y a des programmes spécifiques pour financer les entreprises autochtones. La haute technologie sert la sécurité dans le Nord. »

Pour et par le Nord

Savard souligne l’intérêt que l’acquisition soit faite par des intérêts locaux, qui bénéficieront au développement économique de la région.

« Si bénéfices il y a, ils resteront dans le Nord et profiteront aux populations autochtones, abonde Michael Delanay. Tout ceci constitue un élément important concourant à l’autodétermination des peuples autochtones du Nord et une étape importante vers plus de pouvoir entre les mains des populations autochtones, soit : pour le nord par le Nord. »