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Affaire Rivoire : le juge André Denis disculpe les oblats

L’honorable André Denis, juge à la retraite de la cour du Québec a mené un an d'enquête afin de faire la lumière dans l'affaire Rivoire. Dans son rapport rendu public le 15 mars 2024, il disculpe les Oblats qui n'ont rien su du passé criminel du prêtre pendant 20 ans. — Crédit : © Guillaume Levasseur, le Devoir
L’honorable André Denis, juge à la retraite de la cour du Québec a mené un an d'enquête afin de faire la lumière dans l'affaire Rivoire. Dans son rapport rendu public le 15 mars 2024, il disculpe les Oblats qui n'ont rien su du passé criminel du prêtre pendant 20 ans.
Crédit : © Guillaume Levasseur, le Devoir
Le 15 mars 2024, l’honorable André Denis, juge à la retraite de la Cour supérieure du Québec, a rendu son rapport dans l’affaire du prêtre oblat Johannes Rivoire, accusé de pédocriminalité. À la suite du mandat qui lui a été confié par les oblats du Canada et de la France, M. Denis a mené près d’une année d’enquête afin que la vérité soit mise à jour.
Affaire Rivoire : le juge André Denis disculpe les oblats
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*Attention : ce texte aborde le thème de la pédocriminalité.

À la suite des récents rebondissements dans ce qu’il convient d’appeler désormais « l’affaire Rivoire », des membres de la communauté inuit du Nunavut et des oblats de France et du Canada, notamment, souhaitaient avoir un éclairage indépendant sur le départ soudain de Johannes Rivoire vers la France en 1993.

Dans le cadre du mandat qui lui a été alloué par les oblats, le juge s’est rendu en France, à Marseille et à Lyon, où il s’est entretenu avec M. Rivoire. Il s’est également rendu à Rome, où il a pu consulter les archives de la maison générale des Oblats.

À Ottawa, Winnipeg, au Centre du Patrimoine de la Société historique de Saint-Boniface, au Nunavut et à Montréal, il a eu accès à toutes les archives qu’il estimait nécessaires pour son enquête.

« J’ai rencontré toutes les personnes qui voulaient me rencontrer et d’autres que j’ai souhaité rencontrer de mon propre chef. J’ai consulté les archives de tous ces endroits et j’ai obtenu la collaboration de tous les archivistes et de toutes les personnes dépositaires de documents publics ou privés que je souhaitais consulter », explique-t-il en introduction de son rapport de 57 pages.

Que s’est-il passé lors du départ de M. Rivoire ?

Dans une lettre du 9 mars 1992 adressée à Mgr Reynald Rouleau, évêque du diocèse Churchill Baie d’Hudson de juillet 1987 à mai 2013, Johannes Rivoire dénonce une mauvaise ambiance dans la collectivité d’Arviat où il y aurait un conflit de personnalité entre des travailleurs diocésains et le prêtre.

« C’est certain que ce n’est pas intéressant de travailler dans une atmosphère pareille. C’est même presque impossible de garder enthousiasme, lucidité, concentration. Je peux cependant survivre encore pour un bout de temps », décrit-il dans son courrier.

Le 16 janvier 1993, il quitte le Canada pour se rendre en France. Il invoque la raison partiellement véridique de la dégradation de l’état de santé de son père âgé.

Cependant, au fil de son enquête, M. Denis a découvert qu’entre 1968 et 1970, Johannes Rivoire a consulté un avocat à Edmonton, à la suite de rumeurs sur son comportement, dans plusieurs communautés inuit. Cette rencontre n’a cependant pas eu de suite.

Pour le juge André Denis, il ne fait pas l’ombre d’un doute que les oblats de France ne savaient pas que M. Rivoire était recherché par la justice canadienne à son arrivée en 1993 en France.

Les oblats de France n’ont donc jamais participé à sa « fuite » du Canada ni ne l’ont « caché » pour qu’il échappe à ses responsabilités judiciaires, explique-t-il à plusieurs reprises dans le rapport.

En ligne depuis janvier 2023, la pétition a récolté près de 30 000 signatures.

Crédit : Capture d’écran – Source : https://www.mesopinions.com/petition/justice/ france-livrer-pretre-pedocriminel-johannes-rivoire/198448

Une remise en cause de l’efficacité de la GRC

Les premières plaintes ont été déposées entre le 20 janvier et le 28 février 1993 auprès de la GRC, puis présentées le 29 décembre 1998 à un juge de paix du Nunavut. Néanmoins, l’ensemble du dossier a été frappé d’un interdit de publication imposé par le tribunal. C’est pour cette raison que ni Johannes Rivoire ni les oblats n’ont été prévenus des procédures, demeurées confidentielles.

« Le droit pénal canadien prévoit qu’un dossier dans lequel des mineurs sont impliqués est frappé d’un interdit de publication. Cela n’explique pas pourquoi la GRC a mis tant de temps à porter plainte devant le tribunal ni le peu d’information donné aux plaignants et à leurs familles. Non plus que ces derniers n’aient pas été tenus au courant de l’évolution du dossier par la cour ou ses officiers », explique M. Denis dans un courriel adressé à L’Aquilon le 26 mai 2024.

En effet, plus de cinq ans se sont écoulés entre le dépôt des plaintes par les victimes et la présentation du dossier auprès du tribunal du Nunavut dont a découlé l’émission d’un mandat d’arrêt à l’encontre du prêtre Rivoire.

Les Inuit du Nunavut se sont plaints du peu de considération reçue des autorités de la GRC après le dépôt des plaintes au début de l’année 1993. Lors des rencontres avec plusieurs plaignants et leurs familles – deux plaignants sont aujourd’hui décédés –, il a été reproché à la GRC d’être « méprisante et raciste ».

Une victime pense que le gouvernement, la GRC et l’Église forment un clan de privilégiés : « Ils ont le pouvoir et l’argent et font ce qu’ils veulent. »

L’honorable André Denis comprend le désarroi des victimes et met en cause la lenteur de l’instruction du dossier par la GRC dans ses conclusions.

« Si le tribunal avait été saisi de ces plaintes en 1993, il est possible de croire que Johannes Rivoire serait revenu au Nunavut faire face à la justice canadienne. On aurait probablement pu le convaincre de le faire. »

Plus de deux mois après la publication du rapport, le juge Denis se remémore les rencontres avec les victimes et leurs familles comme des moments éprouvants de son enquête.

« C’est une chose de lire des commentaires, mais de rencontrer les personnes et entendre de leur bouche la réalité souvent douloureuse qu’ils et elles ont connue est un des temps forts de mon enquête. Comme dans le procès du Rwanda que j’ai présidé à l’époque [Désiré Munyaneza a été reconnu coupable de crime contre l’humanité et condamné à perpétuité, NDLR], l’important est d’être accueillant, respectueux et à l’écoute de ce que les témoins ont à me dire. J’ai souvent été bouleversé lors de ces rencontres. »

Quel a été le rôle des oblats ?

À la suite de son enquête, le juge a conclu que les oblats, tant au Canada qu’en France, n’ont rien su des agissements de Johannes Rivoire lors de son départ pour la France en 1993 et le prêtre a caché à ses supérieurs de France son passé criminel au Canada.

C’est par l’intermédiaire de coupures de presse que l’ordre des oblats de France a découvert le mandat d’arrêt à l’encontre de M. Rivoire, le 29 novembre 2013. Le 26 décembre de la même année, le prêtre est convoqué par son supérieur pour s’expliquer.

Lors de cet entretien, il reconnait une part de responsabilité, mais ne dit pas toute la vérité à ses supérieurs. Ses propos ont été consignés et archivés dans des documents que le juge a pu consulter :

« Je ne suis pas innocent et dans les attouchements que l’on me reproche d’avoir pratiqué […], il y a des degrés divers. Dans le milieu esquimau, les enfants recherchaient de la tendresse qu’ils n’avaient pas dans leur famille. Si je ne suis pas innocent, les enfants ne le sont pas non plus, mais ça, on ne le dit pas. Pendant des années, nous avons été des «soigneurs» bien avant les infirmières. Je ne suis pas innocent, c’est vrai, mais les allégations d’agressions sexuelles sur des mineures, c’est de l’affabulation. Je suis rentré en France un peu aussi pour cela [les allégations et rumeurs d’agressions sexuelles]. »

Pour le juge André Denis, ces propos sont abjects. L’excuse d’invoquer que les enfants ont accepté ces agressions est odieuse, car elle reporte sur les victimes une part de la responsabilité qui incombe exclusivement à l’adulte.

« Joannes Rivoire est le premier et seul responsable de tout le gâchis qui s’en est suivi », poursuit-il.

Depuis fin 2013, les Oblats de France ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour que le prêtre retourne au Canada afin qu’il réponde de ses actes devant la justice. Il a également été écarté de toute mission ecclésiale sur le territoire français et de toute fonction dans la communauté oblate. Malgré les ordres de ses supérieurs, le prêtre Rivoire n’a jamais coopéré et a toujours refusé de retourner au Canada.

En avril 2023, lorsque le juge se rend à la maison-mère des oblats à Lyon pour le rencontrer, il est face à un vieillard malade et en fin de vie, isolé de toute vie communautaire.

« Il était calme, lucide et affaibli, mais incapable de reconnaitre quelque action illégale durant son séjour au Nunavut. Il m’a accueilli avec respect et une certaine chaleur humaine », reconnait-il.

Conclusions

Après avoir rencontré plusieurs victimes et leurs familles au Nunavut, le juge a conclu, à l’appui de preuves prépondérantes, que Johannes Rivoire s’est rendu coupable d’agressions sexuelles sur cinq enfants mineurs à Naujaat entre les années 1968 et 1970 et une enfant mineure à Arviat et Whale Cove entre 1974 et 1979.

Pour le juge Denis, rien dans son enquête ne permet de remettre en cause la bonne foi des autorités oblates du Nunavut et de France, non plus que celle des autorités diocésaines.

« Il est injuste de les accuser d’avoir organisé la fuite et d’avoir caché Johannes Rivoire depuis janvier 1993. Rien ne le démontre après une analyse rigoureuse des faits et de la documentation disponible », précise-t-il.

Entre 2013 et jusqu’à son décès, Johannes Rivoire assumait ses propres frais et touchait une pension versée par l’état français ainsi qu’une prestation équivalente versée par le gouvernement canadien.

Au moment de la visite de la délégation inuit à Lyon en septembre 2022, Johannes Rivoire est représenté par Maitre Thierry Dumoulin, avocat mandaté et payé par le frère et la famille de M. Rivoire. Maitre Dumoulin, opposé à l’extradition, a répété à plusieurs reprises que son client était innocent.

Une présentation d’excuses ou au moins une reconnaissance de la souffrance causée aux victimes et à leurs familles auraient pu leur permettre d’entamer un processus de guérison, pense le juge Denis.

En février 2024, le supérieur général des Oblats de Rome a refusé l’exclusion du prêtre de la communauté des Oblats de France. Pour les plaignants, cette décision est scandaleuse et le fait que Johannes Rivoire ait conservé son titre religieux jusqu’à son décès est « une réalité que les victimes n’acceptent pas. »

Avant 1992, il n’y avait aucun protocole de traitement des plaintes contre un prêtre pour abus sexuels. Si une plainte émanait de la communauté inuit vers le diocèse pour quelque motif que ce soit, elle était déférée à l’avocat du diocèse pour étude et recommandation à l’évêque. Chaque cas était traité individuellement.

Avec la publication de De la souffrance à l’espérance en 1992, puis du protocole Exercising Responsibility in Our Ministry : Safeguarding Minors & Vulnerable Persons révisé en mars 2021, les oblats du Canada prennent explicitement position en préambule du document.

« OMI Lacombe Canada s’unit à toutes les personnes de bonne volonté pour éliminer cette conduite grave. Nous sommes engagés dans la défense des mineurs et des plus vulnérables, car nous avons été sensibilisés par les récents scandales dans l’Église et dans la société. »