le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 8 mai 2024 8:00 Actualités

Traité mondial sur le plastique : encore loin d’un consensus

  Crédit : Naja Bertolt Jensen - Unsplash
Crédit : Naja Bertolt Jensen - Unsplash
Au sortir d’une semaine de discussions sur le futur traité international censé mettre un terme à la pollution plastique, les États n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la difficile question de la production. En coulisses se mène un bras de fer entre certains pays pétroliers et la coalition dite « de haute ambition », dont fait partie le Canada.

Après une semaine d’âpres tractations entre un millier de délégués de 175 pays, les négociations pour aboutir à un traité mondial de lutte contre la pollution plastique se sont achevées dans la nuit du 29 avril à Ottawa.

Sous l’égide de l’ONU, les représentants nationaux se sont quittés sur l’engagement de poursuivre les pourparlers en sous-comités, avant un ultime rendez-vous prévu du 25 novembre au 1er décembre, en Corée du Sud.

Au cours de l’été, les discussions des comités porteront sur les moyens de mettre en œuvre ce traité juridiquement contraignant, dont les mécanismes nécessaires à son financement, et sur l’évaluation d’une liste de substances chimiques jugées préoccupantes.

Malgré la demande du Rwanda et du Pérou, la production de plastique ne se retrouve pas au programme de ce travail entre les deux sessions. Ce point demeure cependant présent dans le projet de texte et sera donc abordé en Corée du Sud.

Le ministre fédéral de l’Environnement et du Changement climatique, Steven Guilbeault, a rappelé à plusieurs reprises la volonté du Canada de parvenir à un accord final en Corée du Sud, en décembre prochain. 

Crédit : Chantallya Louis - Francopresse

« Rendez-vous manqué »

Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada, qualifie les négociations de « rendez-vous manqué » : « Les États ont progressé vers un texte qui peut servir de base au futur traité, mais ils s’éloignent de plus en plus de ce que la science exige pour résoudre la crise. Les enjeux cruciaux n’ont pas été réglés. »

« La priorité est devenue un traité à tout prix et non un traité ambitieux. Il n’y a pas beaucoup d’avancées et de changements substantiels », renchérit Karen Wirsig, responsable du programme des plastiques chez Environmental Defence.

Seule bonne nouvelle, selon elle, le texte est « plus direct » et « toutes les options sont encore sur la table », y compris les plus ambitieuses.

Elizabeth May, cheffe du Parti vert du Canada, regrette également l’absence de « résultats solides » et « d’options claires », prêts à être discutés en Corée du Sud.

Cette session a certes accouché d’une ébauche de texte, mais elle a surtout confirmé de nombreux points de désaccord.

Deux blocs s’affrontent. Une coalition, présidée par la Norvège et le Rwanda, rassemblant 65 membres, dont le Canada et l’Union européenne, défend un texte de « haute ambition ». Ce groupe veut agir à la source et met l’accent sur la réduction de la production de plastique. 

Les organisations non gouvernementales (ONG) militent elles aussi pour une réduction de 75 % de la production à l’horizon 2040.

Manque de leadeurship du Canada

La coalition dite « de haute ambition » plaide par ailleurs pour l’élaboration d’une liste noire d’articles à usage unique (Coton-Tige, couverts jetables, sacs…) et de substances chimiques préoccupantes à interdire (bisphénol, PFAS, retardateurs de flamme…). 

En matière de financement, la coalition défend le principe du pollueur-payeur et plaide pour la mise en place de filières de responsabilité élargie du producteur (REP) au niveau planétaire.

Sur le volet économie circulaire, les pays les plus ambitieux rappellent l’importance de conserver l’ordre du principe des « 5 R » (réduction, réemploi, réutilisation et réparation et, en dernier recours, recyclage) et d’introduire des objectifs d’écoconception dans le traité.

Les ONG critiquent néanmoins le manque de leadeurship de cette coalition pendant le dernier round de négociation à Ottawa.

« Ils ont sacrifié leurs ambitions pour tenter de trouver un compromis à la baisse », déplore Karen Wirsig.

« Comme riche pays pétrolier et nation hôte, le Canada ne s’est pas tenu debout sur les points les plus importants, il n’a pas fait preuve de fermeté sur l’établissement d’un plafond mondial de production », ajoute Patrick Bonin.

Aux yeux de Sarah-Jeanne Royer, océanographe affiliée au Center for Marine Debris Research de la Hawaii Pacific University, la position du Canada reflète « un équilibre délicat entre ses ambitions environnementales et ses intérêts économiques de quatrième producteur de pétrole mondial ».

Selon la chercheuse Sarah-Jeanne Royer, la position du Canada reflète « un équilibre délicat entre ses ambitions environnementales et ses intérêts économiques. »

Crédit : Courtoisie

Pression des lobbys

En face, plusieurs pays producteurs de pétrole et de plastique ne partagent pas la même ambition. Ils ont monté autour des pays du Golfe une coalition pour la durabilité du plastique regroupant l’Iran, la Russie, le Brésil ou encore l’Inde.

Ces pays se montrent réticents à toute obligation de réduction de la production et privilégient une approche fondée sur le recyclage, qui plafonne aujourd’hui en dessous de 10 % à l’échelle mondiale.

« Ils ont des intérêts économiques et politiques spécifiques qui rendent la négociation très difficile. Derrière, il y a une pression forte de l’industrie pétrochimique », analyse Sabaa Khan, directrice générale de la Fondation David Suzuki pour l’Atlantique et le Québec.

« Les lobbyistes ont été plus présents et agressifs que jamais à Ottawa. Les États sont trop à leur écoute », abonde dans le même sens Karen Wirsig.

La Chine, premier producteur mondial, et les États-Unis, premier consommateur, ne font pas officiellement partie de cette alliance, mais sont sur la même ligne.

« Les États-Unis tiennent un double discours, ils prétendent être un leadeur, mais, en réalité, ils jouent un rôle très effacé et bloquent intentionnellement les efforts pour parvenir à une entente forte », considère Patrick Bonin. 

Calendrier serré 

Du côté de l’industrie, Isabelle Des Chênes, vice-présidente des politiques de l’Association canadienne de l’industrie de la chimie, assure que le secteur « supporte pleinement un traité contraignant » sur les déchets plastiques.

« Mais la limitation de la production aura trop de conséquences socioéconomiques négatives, le monde de demain a besoin de plastique, la transition énergétique ne peut pas se faire sans », affirme-t-elle.

La responsable appelle plutôt à miser sur l’innovation pour améliorer les systèmes de collecte et de gestion des déchets tout en créant de nouveaux produits moins polluants.

Pour Sabaa Khan, le recyclage est une « fausse bonne solution », en raison de son cout, de ses effets négatifs sur l’environnement et de l’impossibilité de recycler de nombreux plastiques.

Dans ce contexte tendu, le temps presse. L’objectif est d’aboutir à un texte juridiquement contraignant avant la fin de l’année, pour une adoption formelle au premier semestre 2025.

« Je ne suis pas sûr que les États en soient capables. Même si certaines discussions importantes ont eu lieu, le travail qui reste à accomplir est gigantesque », prévient Patrick Bonin.