le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 24 avril 2024 10:00 | mis à jour le 25 avril 2024 14:57 Arctique

Une étude au long cours pour étudier les conséquences du trafic maritime et du réchauffement climatique sur la biodiversité marine

Jackie Dawson, professeur et titulaire de la chaire de recherche du Canada à l'université d'Ottawa et directrice scientifique d'ArcticNet, a débuté un nouveau projet de recherche au long cours dans l’Arctique canadien sur les effets du trafic maritime et du réchauffement climatique sur la biodiversité. — Crédit : Courtoisie
Jackie Dawson, professeur et titulaire de la chaire de recherche du Canada à l'université d'Ottawa et directrice scientifique d'ArcticNet, a débuté un nouveau projet de recherche au long cours dans l’Arctique canadien sur les effets du trafic maritime et du réchauffement climatique sur la biodiversité.
Crédit : Courtoisie
Jackie Dawson, professeur et titulaire de la chaire de recherche du Canada à l’université d’Ottawa et directrice scientifique d’ArcticNet, a débuté un nouveau projet de recherche dans l’Arctique canadien grâce au financement du programme national Killam.

Les bourses Dorothy Killam, créées en 2022, appuient les chercheurs de compétence exceptionnelle en leur permettant de se consacrer à des projets de recherche de grande envergure et d’intérêt général. Jackie Dawson, qui n’en est pas à sa première mission d’étude en Arctique, va maintenant étudier les répercussions et les risques du transport maritime dans l’Arctique canadien.

Alors que le trafic maritime dans l’océan arctique augmente de façon continue, la fonte des glaces prolonge la saison du transport maritime d’environ deux semaines toutes les décennies, constate Jackie Dawson.

Dans le cadre de son nouveau projet de recherche dont le financement court jusqu’en 2030, la chercheuse évaluera donc les conséquences de l’augmentation du trafic maritime, en particulier dans le passage du Nord-Ouest, sur les populations humaines et sur les populations d’oiseaux et de mammifères marins à proximité.

Elle tâchera aussi d’anticiper les conditions futures afin de proposer des stratégies d’atténuation des risques. Pour ce faire, elle a articulé ses recherches autour de quatre grands axes : les futures routes de navigation, la pollution sonore sous-marine, les contaminants et les espèces envahissantes.

« Ça a peut-être du bon pour le développement économique, mais l’augmentation de la circulation commerciale peut se traduire par l’arrivée d’espèces envahissantes. Les mammifères marins comme les baleines boréales et les narvals sont aussi davantage perturbés par le bruit. Les conséquences sont par ailleurs majeures du côté des communautés inuites et autochtones dans ces régions », pense-t-elle.

Les conséquences des contaminants sur les oiseaux marins

En partenariat avec Jennifer Provencher, chercheuse scientifique au sein d’Environnement et Changement climatique Canada, des données sur les polluants émanant des navires, y compris le mazout et la peinture des coques, seront collectées.

En mesurant l’influence de ces polluants sur les oiseaux marins, les deux chercheuses vont comparer des échantillons d’eau prélevés dans des voies navigables à forte et à faible circulation et analyser les concentrations de toxines dans les œufs d’oiseaux marins, dont plusieurs espèces d’oies comme les Oies de Ross et les Oies des neiges.

« Nous allons collecter des œufs d’oiseaux pour comprendre dans quelle mesure ces produits chimiques ainsi que (les particules de) plastiques se frayent un chemin dans la chaine alimentaire et l’écosystème. Ces contaminants ont une signature sur les œufs d’oiseaux et lorsque nous les analyserons, nous pourrons commencer à comprendre les niveaux changeants de contaminants pour les différentes espèces à différents endroits », explique Mme Dawson.

Ces collectes auront lieu dans les communautés d’Arviat et de Pond Inlet.

Plusieurs décennies d’études

Deux études publiées depuis 2020 et co-dirigées par Jennifer Provencher montrent que les oiseaux marins de l’Arctique sont exposés à divers polluants environnementaux dans l’Arctique. Si la persistance, la bioaccumulation et la toxicité de certains groupes de contaminants ont été bien étudiées chez les oiseaux de mer depuis les années 1970, on en sait moins sur les composés aromatiques polycycliques (CAP).

« Avec l’augmentation du trafic maritime et l’exploitation potentielle du pétrole et du gaz dans la région arctique, il est nécessaire de comprendre l’exposition actuelle des PAC dans le biote afin de pouvoir comparer les effets potentiels de l’augmentation prévue des PAC dans la région marine, » peut-on lire dans l’étude appelée « Différences décennales dans les concentrations de composés aromatiques polycycliques (PAC) chez deux espèces d’oiseaux de mer dans l’Arctique canadien », publiée le 20 juin 2022.

De plus, les suintements naturels de pétrole et de gaz au large de l’ile de Baffin contribuent aux concentrations de PAC chez les oiseaux de mer. Des composés aromatiques polycycliques (PAC) pétrogènes et pyrogènes ont été détectés chez 4 espèces d’oiseaux de mer d’après une autre étude publiée le 20 novembre 2020 et co-dirigée par Jennifer Provencher.

Le guillemot à miroir, le guillemot de Brünnich, la mouette tridactyle, et le fulmar boréal dans la région de la baie de Baffin et du détroit de Davis dans les océans Atlantique Nord-Ouest et Arctique sont exposés à ces polluants.

« Notre étude montre cependant que les espèces vivant dans les régions arctiques faiblement industrialisées, où le trafic maritime, la densité portuaire et l’exploration et l’exploitation du pétrole et du gaz sont faibles, peuvent être exposées aux PAC d’origine à la fois anthropique et naturelle. Il est important de noter que nous présentons également les concentrations de PAC dans une région relativement éloignée, avant que des développements majeurs ne soient entrepris. Ces informations sont essentielles pour comprendre les conséquences potentielles des déversements aigus de pétrole et de gaz dans le cadre de l’aménagement du territoire et des mesures d’intervention d’urgence en cas de déversement », peut-on lire en conclusion de l’étude.

Mesurer la nocivité des peintures

Les peintures qui enduisent les coques se détachent au fur et à mesure que les navires se déplacent. Ces peintures érodantes qui s’effritent avec le temps empêchent la prolifération d’algues et de coquillages sur les coques.

Cependant, comme ce type de peinture se détache, il y a des risques de contamination de l’écosystème marin arctique et ce sujet est encore peu étudié et compris. Documenter ce phénomène est important pour Jackie Dawson, car le trafic maritime augmente de façon indéniable.

« Même s’il n’y a pas beaucoup de navires dans l’Arctique canadien, c’est quelque chose que nous devons comprendre et surveiller au fur et à mesure que nous avançons parce qu’il y aura de plus en plus de navires dans l’Arctique canadien et le déglaçage en particulier provoque une augmentation de l’intensité de l’ablation de la peinture de la coque », précise Mme Dawson.

Une science collaborative

Devant l’envergure et la complexité des conséquences du réchauffement climatique en Arctique, Mme Dawson privilégie la collaboration avec des scientifiques et des responsables inuits de la région, des partenaires de l’industrie et des membres de la communauté de recherche d’autres universités canadiennes. Selon elle, la diversité des savoirs et des points de vue est nécessaire.

« La seule façon de résoudre un problème de l’ampleur des changements climatiques, c’est de rassembler toutes sortes de gens, de points de vue, de cultures et de sciences. C’est là que réside la magie, lorsque l’on réunit des perspectives et des compétences diverses, et je pense que la réconciliation est un processus continu. »

Ces résultats de recherche permettront aux gouvernements, aux communautés du Nunavut d’adapter et de créer de nouvelles politiques de gestion et de développement de l’infrastructure marine, en plus de favoriser une meilleure collaboration entre les industries marines, les communautés et le monde universitaire.

« La plupart de la population canadienne ne réalise pas que 40 % de la masse continentale de notre pays est considérée comme faisant partie de l’Arctique, et qu’il s’agit de l’un des endroits les plus vulnérables aux changements climatiques dans le monde, fait remarquer la professeure Dawson. En tant que scientifiques, mais aussi en tant que pays, nous avons l’extrême responsabilité de comprendre les répercussions qu’un plus important trafic maritime aura sur les écosystèmes fragiles de l’Arctique canadien. »

Même si les scientifiques n’ont pas le pouvoir de changer les choses, ils doivent cependant partager leurs connaissances et leurs analyses avec les organisations, les gouvernements afin qu’ils puissent prendre les décisions qui s’imposent estime-t-elle.