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le Mercredi 20 décembre 2023 13:00 | mis à jour le 28 février 2024 15:42 Arctique

Nick Sikkuark : une première rétrospective de l’artiste inuk à Ottawa

Vue d’installation, Nick Sikkuark. Humour et horreur, 17 novembre au 24 mars 2024, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Nick Sikkuark. — Crédit : MBAC
Vue d’installation, Nick Sikkuark. Humour et horreur, 17 novembre au 24 mars 2024, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Nick Sikkuark.
Crédit : MBAC
Le parcours exceptionnel de l’artiste inuk Nick Sikkuark est actuellement présenté au Musée des Beaux-Arts d’Ottawa. Cette rétrospective unique présentée jusqu’au 24 mars 2024 regroupe plus d’une centaine de créations allant de la sculpture au dessin en passant par la peinture.

Nick Sikkuark, Sans titre (Chaman?), 1987, os de baleine, crâne de caribou, ramure de caribou et dents d’animal, 40,1 × 30,5 × 15,2 cm. Collection de Christopher Bredt et Jamie Cameron. © Succession Nick Sikkuark

Nick Sikkuark, Sans titre (Chaman?), 1987, os de baleine, crâne de caribou, ramure de caribou et dents d’animal, 40,1 × 30,5 × 15,2 cm. Collection de Christopher Bredt et Jamie Cameron. © Succession Nick Sikkuark

Disparu en 2013, Nick Sikkuark était un artiste multidisciplinaire majeur de la région de Kitikmeot au Nunavut. Au cours des 40 années de sa carrière, il a utilisé une variété impressionnante de matériaux allant de l’ivoire de morse aux crayons de couleur en passant par l’or.

Dix ans auront été nécessaires pour mettre en place cette rétrospective. Lorsque Christine Lalonde, commissaire de l’exposition et conservatrice du musée des Beaux-arts, a commencé à réfléchir à une exposition du parcours artistique de Nick Sikkuark, elle se présente à l’artiste et lui rend visite à Kugaaruk en mars 2013.

Ils décident de travailler en étroite collaboration et de se rencontrer à nouveau, mais la disparition soudaine de l’artiste neuf mois plus tard a profondément transformé ce projet.

« Nous avions prévu de travailler ensemble pendant trois ans pour réaliser une exposition personnelle de son travail. Lors de nos trois rencontres au Nunavut qui étaient incroyablement intenses, il y a quand même beaucoup de choses dont nous n’avons pas parlé, que nous avons juste effleurées parce que nous pensions toujours qu’il y aurait une autre occasion », se rappelle Mme Lalonde.

Une exploration de la relation entre les émotions

Une étroite collaboration avec la famille de l’artiste se met alors en place afin que la commissaire puisse prendre connaissance de leur perspective menant à une compréhension plus fine de l’artiste.

C’est au prix de sept années supplémentaires de travail que la rétrospective voit finalement le jour. L’humour et l’horreur sont les deux mots qui représentent le plus l’ensemble du travail de l’artiste et qui ont inspiré le nom de l’exposition.

« On peut regarder n’importe laquelle de ses œuvres et être attiré soit par l’humour, soit par l’horreur. Mais parfois rapidement, parfois lentement, la réaction opposée s’infiltre. Il s’agissait vraiment de savoir comment ces deux éléments s’accordent, car c’est une chose compliquée. »

« Et pourtant il existe une relation entre ces deux émotions humaines qui, vous le savez, se retrouvent dans toutes sortes de traditions orales à travers le monde », explique Mme Lalonde.

Une carrière prolifique

Nick Sikkuark est né en 1943 au campement printanier de sa famille au lac Garry près de la région du Kitikmeot. Orphelin à l’âge de neuf ans, il est adopté par des missionnaires de l’Église catholique et vit auprès du père Henry, avec l’un de ses frères, à Gjoa Haven de 1654 à 1961. Puis il suit le père Henry à Winnipeg pour le séminaire de Saint-Boniface. En 1965, il renonce finalement à devenir prêtre et retourne au Nunavut.

En 1967, il commence à sculpter plus assidument et en 1973, alors que les matériaux de sculpture sont difficiles à obtenir, Nick Sikkuark rédige et illustre cinq livres pour le ministère de l’Éducation des Territoires du Nord-Ouest (avant la création du territoire du Nunavut).

Ces ouvrages écrits en inuktitut, qui font partie de la rétrospective, ont été publiés dans le cadre d’un programme spécifique pour la revitalisation des langues autochtones en les intégrant dans le cursus scolaire.

L’un des livres s’intitule « Visages » et représente diverses expressions humaines. Un texte en inuktitut sur la page de gauche accompagne chaque visage dessiné sur la page de droite. La surprise, la timidité ou la cocasserie sont quelques-unes des expressions dessinées et racontées par l’artiste.

Débute alors une période d’épanouissement artistique pour Nick Sikkuark qui, tout en continuant à chasser pour subvenir aux besoins de sa famille et à travailler sur des chantiers de construction en tant que menuisier, voit de multiples opportunités se présenter à lui.

En 1976 par exemple, il fait partie de la délégation inuite culturelle et artistique aux Jeux olympiques de Montréal et décide, à cette période, de devenir un artiste à plein temps. Cette année-là, il collabore avec le Dr Borden Bachynski afin de créer des clous chirurgicaux en ivoire de morse et de narval dans le cadre d’une procédure expérimentale en orthopédie à l’hôpital général de Regina.

En juin 1981, il présente une exposition de sculptures à Whitehorse dans le cadre de l’évènement Northern Images.

Artiste de renommée internationale, Nick Sikkuark a présenté ses œuvres aux États-Unis, en France, en Belgique et en Italie.

La figure chamanique

Les premières sculptures de l’artiste sont des représentations miniatures d’ours polaires notamment. Sa volonté de représenter fidèlement la réalité fait de ses sculptures un témoignage de son lien au territoire. Puis au début des années 1980, il amorce une transition vers un monde surnaturel ou des créatures à l’aspect repoussant émergent. Le thème de la mort se manifeste également à cette période où l’artiste crée des figures macabres de squelettes ou de tombes.

Nick Sikkuark a toujours été croyant, mais le chamanisme inuit demeure un thème très présent dans son parcours artistique. Selon Mme Lalonde, l’artiste a montré l’exactitude des rituels et des protocoles entourant la mort.

« En montrant le côté spirituel de la vie qui n’est pas moins tangible que le côté physique, il a mis en évidence que ces deux aspects ne sont pas séparés, mais imbriqués. »

Lors de leur rencontre en mars 2013, l’artiste a expliqué à Christine Lalonde, qu’il aimait, créer des visages étranges ou laids afin de susciter des questionnements chez les gens qui doivent observer attentivement les détails pour tenter de comprendre ce que ces sculptures représentent.

Que ce soit par la sculpture, la peinture ou le dessin, Nick Sikkuark a toujours fait preuve, de façon discrète, d’audace et de bienveillance.

IJL – Réseau.Presse – Arctique