le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 30 août 2023 14:02 | mis à jour le 25 mars 2024 14:03 Sciences et environnement

Des algues pour nourrir le Nord

Amanda M. Savoie en expédition au Nunavut. — Crédit : Roger Bull – Musée canadien de la nature
Amanda M. Savoie en expédition au Nunavut.
Crédit : Roger Bull – Musée canadien de la nature
À l’heure où les apparitions d’algues bleu-vert (cyanobactéries) se multiplient en Arctique, les chercheurs et le gens d’affaires soulignent l’opportunité de mettre davantage à profit les végétaux de la mer.

À Reykjavík, les 30 et 31 aout 2023 se déroulera l’évènement Arctic Algae, où les conférenciers traiteront du rôle des algues dans l’alimentation, l’agriculture, la bioénergie et même dans la lutte contre les changements climatiques.

« À la meilleure de mes connaissances », suppute un porte-parole de l’évènement, « c’est la première fois qu’un évènement est consacré aux micros et aux macroalgues dans la région arctique ».

Un des invités d’Arctic Algae est le Français Vincent Doumeizel, directeur agroalimentaire à la Fondation Lloyd’s Register et conseiller pour les océans au Pacte mondial des Nations Unies. Dans une conférence pour l’organisation TED en mars dernier, M. Doumeizel présentait les algues comme un élément de solution aux crises alimentaire, climatique et écologique et soulignait leur utilité dans l’emballage et comme fertilisant ou carburant.

Pour capter le carbone

« Elles [les algues] absorbent à l’hectare bien davantage de carbone que n’importe quelle végétation terrestre », affirme M. Doumeizel dans son livre La révolution des algues (2021). Il y fait état du potentiel exceptionnel du Canada, avec son immense littoral, en termes d’exploitations des algues, de celui de l’Alaska, où se trouverait une des plus grandes algocultures des États-Unis.

« Mon intervention ne sera pas vraiment centrée sur l’Arctique, mais reprendra beaucoup d’éléments concernant la région », dit-il, à propos d’Arctic Algae.

Eydís Mary Jónsdóttir, présidente-directrice générale de Zeto, une compagnie islandaise fabriquant des produits cosmétiques à partir d’algues et autrice d’un livre sur les algues comestibles, dirigera quant à elle une rencontre où les entrepreneurs feront une présentation éclair.

« Il y a plusieurs projets intéressants liés aux macros et aux microalgues en cours en Islande », note-t-elle, citant notamment Algaennovation, lié à l’aquaculture, et Marea, qui fabrique des emballages à partir de dérivés d’algues

Arctique canadien

Dans l’Arctique canadien de l’Est, différentes recherches sont en cours, associés à Artic Kelp Canada, un regroupement de scientifiques, de représentants d’organisations communautaires, gouvernementales et non gouvernementales qui développe un savoir sur les habitats côtiers de l’Arctique en regard des forêts de laminaires. Leur objectif est d’établir une cartographie actuelle de celles-ci et de ce qu’elles pourraient devenir avec les changements climatiques. Cette cartographie servira à dresser un bilan carbone de l’Arctique canadien.

Pour que celui-ci soit complet, il faudrait aller sur le terrain au Yukon et aux Territoires du Nord-Ouest, convient Philippe Archambault, professeur titulaire au département de biologie de l’Université Laval et chercheur dans Arctic Kelp. « Nous sommes à la recherche de financement », dit-il.

Artic Kelp a néanmoins modélisé les sites ténois et yukonnais où pourraient se trouver des laminaires – des algues pouvant mesurer jusqu’à huit mètres – à partir de bases de données. La modélisation devra évidemment être vérifiée in situ.

En attendant, des chercheurs associés à Arctic Kelp développent des contacts en travaillant à Tuktoyaktuk et Cambridge Bay sur d’autres projets.

« Des endroits semblent dotés de plusieurs espèces, ça devient très intéressant pour nous, élabore le chercheur. D’autres cependant sont affectés par les eaux turbides du fleuve McKenzie, qui laissent moins passer de lumière et sont donc moins propices. »

Les recherches effectuées à l’Est semblent démontrer que le réchauffement climatique augmenterait la distribution des algues en Arctique puisqu’il y aurait moins de glace et plus de lumière. « La seule espèce dont les conditions seraient moins optimales est le laminaria solidongula », nuance M. Archambault.

Répercussion des changements climatiques

Amanda Savoie est directrice du Centre de connaissance et d’exploration de l’Arctique du Musée canadien de la nature. La phycologue, associée à Arctic Kelp, travaille à un inventaire des algues dans l’Arctique de l’Est, de leur biomasse et de leur biodiversité.

« Il n’y a pas autant d’espèces de grandes algues dans le Sud que dans le Nord, mais elles sont en quantité très abondantes dans certaines régions, explique-t-elle. C’est le cas des algues brunes. […] Les forêts de laminaires dans l’Arctique ne sont pas encore très connues, mais elles sont une partie importante du cycle du carbone. Elles sortent beaucoup de carbone de l’atmosphère parce qu’elles grandissent rapidement et sont de grande taille. »

Avec le réchauffement, selon la docteure Savoie, des variétés d’algues vont migrer plus au Nord et certaines, qui y sont déjà, vont disparaitre

« Les gens appellent ça l’atlantification de l’Arctique, dit Amanda Savoire. C’est déjà commencé. Je participe à des études en Europe, où le phénomène est étudié depuis 20 ans, et ils ont déjà constaté des changements à cause du réchauffement. »

Le projet Tininnimiutait

Les espèces d’algues qui sont en danger ne sont toutefois pas celles que consomment les Inuit, affirme Khashiff Miranda, membre de l’équipe du projet Tininnimiutait (qui signifie organismes qui vivent dans la zone intertidale). Le projet vise à documenter l’alimentation maritime de cinq communautés du Nunavik.

« Au Nunavik, il y a les plus grandes marées du monde, plus grandes qu’à la baie de Fundy », élabore M. Miranda, qui fait son doctorat sous la supervision de Philippe Archamabault.

Les marées basses facilitent la cueillette des algues. « Les Inuit mangent les alaries crues, séchées ou bouillies, rapporte Khasshif Miranda, citant aussi la laminaire sucrée. Ils ne mangent pas trop les algues rouges. Les gens sont fiers du gout des algues de leur région. »

Pression

Au Nunavik, l’alarie, qu’on retrouve jusqu’au Massachusetts et au Maine, n’est pas en danger, affirme-t-il. « La grande augmentation de la population contribue à l’insécurité alimentaire et les changements climatiques mettent de la pression sur les ressources », concède cependant M. Miranda.

Aucun projet de valorisation des algues à des fins alimentaires ne semble en cours aux Territoires du Nord-Ouest. « Les TNO doivent être novateurs en agriculture et en production alimentaire et les algues peuvent faire partie de ça », avance Janet Dean, directrice générale de la Territorial Agrofood Association.