le Mercredi 29 mai 2024
le Mercredi 19 juillet 2023 15:14 | mis à jour le 25 mars 2024 15:16 Sciences et environnement

La vie marine entre le chaud et le froid dans le golfe du Saint-Laurent

Pour le bélouga, une espèce de baleine d’origine arctique, le recul du couvert de glace semble constituer une menace supplémentaire à son rétablissement. — Crédit : Yuan Yue – Unsplash
Pour le bélouga, une espèce de baleine d’origine arctique, le recul du couvert de glace semble constituer une menace supplémentaire à son rétablissement.
Crédit : Yuan Yue – Unsplash
Hausse des températures, baisse constante du niveau d’oxygène dans l’eau : la vie marine subit de plein fouet les bouleversements qui affectent le golfe du Saint-Laurent. Si certaines espèces parviennent à s’adapter et profitent même des courants chauds, d’autres sont en plein déclin. À terme, les chercheurs craignent que certaines zones se transforment en désert écologique.

« Le visage de la biodiversité est en train de changer, avec des gagnants et des perdants », résume Dominique Robert, professeur à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski.

Les espèces d’eau froide sont les premières victimes du réchauffement du golfe du Saint-Laurent. Les stocks de crevettes nordiques et de flétans du Groenland, deux espèces d’eau profonde, sont ainsi en train de chuter.

« Les individus qui réussissent à survivre sont plus petits et pondent moins d’œufs, car ils investissent le peu d’énergie qui leur reste pour s’alimenter », détaille Denis Chabot, chercheur émérite en écophysiologie à l’Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada.

Chaine alimentaire

Le déclin de la crevette affecte aussi les petits poissons comme le hareng, le lançon ou le capelan qui s’en nourrissent.

« Dès qu’une espèce est fragilisée par des changements environnementaux, il y a des impacts sur toute la chaine alimentaire avec des effets en cascade sur les proies et les prédateurs », souligne Dominique Robert.

Quant au fameux crabe des neiges, friand d’eau glacée, il pourrait voir son aire de distribution se réduire à cause du réchauffement de la couche intermédiaire froide, en raison du manque de glace hivernale.

À l’inverse, le homard et le sébaste prolifèrent à la faveur des courants chauds. Depuis 2011, le nombre de sébastes explose alors que ce poisson de fond avait pratiquement disparu il y a 20 ans à cause de la surpêche. Il envahit aujourd’hui le golfe.

Le réchauffement des eaux du golfe du Saint-Laurent semble favoriser la présence des baleines noires de l’Atlantique Nord, qui sont à la limite de l’extinction.

Crédit : NOAA, Domaine public

Les baleines noires, des « réfugiées climatiques »

« On a fait des échantillons avec un chalut ; 90 % de la biomasse qu’on a capturée, c’était du sébaste. C’est plus que ce qu’on n’a jamais vu », rapporte Denis Chabot. À long terme, cette surabondance pourrait perturber l’équilibre de l’écosystème.

Du côté des cétacés, le réchauffement semble attirer les baleines noires de l’Atlantique Nord, à la limite de l’extinction. Chaque été, depuis 2015, elles font leur apparition dans le golfe en quête de nourriture.

« On peut les voir comme des réfugiées climatiques », affirme Robert Michaud, président et directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

L’été, les baleines noires migrent habituellement vers le golfe du Maine et la baie de Fundy, dont les eaux sont normalement très riches en copépodes. Ces petits crustacés constituent la principale ressource alimentaire de l’espèce.

Mais, ces dernières années, l’abondance des copépodes a fortement chuté dans ces zones à cause des changements climatiques, comme l’ont révélé plusieurs études.

« Les baleines ont donc modifié leurs routes migratoires vers le golfe du Saint-Laurent », explique Robert Michaud.

Aux yeux du spécialiste, la quinzaine d’autres cétacés qui viennent dans le golfe chaque été pourraient également changer leurs migrations saisonnières : « Ils pourraient prolonger leur séjour, car les hivers sont de plus en plus doux. »

Moins d’oxygène qu’« au sommet de l’Everest »

En revanche, pour le bélouga, une espèce d’origine arctique, le recul du couvert de glace semble constituer une menace supplémentaire à son rétablissement.

Robert Michaud observe que la glace « pourrait permettre aux bélougas de se protéger des tempêtes hivernales » et d’économiser de l’énergie.

La disparition de la glace épuise donc les animaux et pourrait accroitre la mortalité des femelles prêtes à vêler ou en phase postvêlage après 14 mois et demi de gestation. Depuis 2010, cette mortalité est six fois plus importante.

« Une hypothèse suggère que la diminution du couvert de glace obligerait les femelles à faire des déplacements plus longs en hiver et réduirait leur protection contre les mers plus agitées, avance Robert Michaud. Cela pourrait avoir des effets sur la condition physique des femelles et leur succès en termes de reproduction. »

La diminution constante de la quantité d’oxygène dissout dans les eaux profondes du golfe préoccupe également les chercheurs. Dans certaines zones, de l’estuaire notamment, l’oxygène est tellement rare que c’est comme « au sommet de l’Everest », s’alarme Denis Chabot.

« Les poissons et les crustacés sont des athlètes, capables de survivre avec très peu d’oxygène, poursuit le chercheur. Mais les concentrations sont devenues si faibles qu’eux-mêmes ne peuvent plus respirer. C’est létal. »

Crainte de désert écologique

Aucune amélioration ne se dessine à l’horizon. À l’entrée du golfe du Saint-Laurent, le courant du Labrador, qui apporte de l’eau froide et bien oxygénée, est de plus en plus remplacé par un apport d’eau plus chaude, plus salée et moins oxygénée provenant du Gulf Stream.

« C’est une tendance lourde, ça va aller en s’amplifiant, prévient Dominique Robert. L’hypoxie [absence d’oxygène] va entrainer une perte d’habitat presque irréversible. On va se retrouver avec des zones écologiquement mortes. »

À la surface, une autre inquiétude émerge. Avec la réduction du couvert de glace année après année, les eaux se réchauffent plus tôt au printemps.

« Ce réchauffement devrait s’accompagner d’une production précoce de phytoplancton, à la base de la chaine alimentaire de toute la vie marine, relève Dominique Robert. Il y a donc un risque pour que cette production ne soit plus en phase avec les espèces qui en dépendent pour se nourrir. »

Des études sont encore nécessaires sur le sujet, selon Denis Chabot, chercheur émérite en écophysiologie pour Pêches et Océans Canada : « On ne sait pas encore si les poissons et les crustacés seront capables d’ajuster à temps leurs dates d’accouplement et de ponte pour que leurs larves éclosent plus tôt au printemps. »

En attendant, Pêches et Océans Canada revoit ses politiques afin de prendre en compte les changements environnementaux dans l’évaluation des stocks et l’établissement des quotas de pêche.

« Cela va permettre d’avoir des estimations plus robustes, de préserver l’écosystème tout en conservant une pêche viable », conclut Denis Chabot.