le Vendredi 28 août 2026

« Le constat le plus important, c’est le coût élevé des logements », résume Aled ab lorwerth, économiste en chef adjoint à la SCHL. Le loyer médian y a atteint 3 025 $ en 2025.

Parmi les trois capitales territoriales étudiées, c’est à Iqaluit que les contraintes liées à l’offre sont les plus prononcées. À l’échelle du Nord canadien, l’investissement dans l’habitation est resté inférieur à son niveau de 2021. Cette faiblesse, conjuguée aux réalités régionales, continue de freiner l’accroissement du parc résidentiel.

Seulement six logements vacants

L’inoccupation témoigne d’une situation encore plus tendue : à Iqaluit, elle est demeurée à 0,3 % en 2025 pour une troisième année consécutive, soit seulement six logements vacants sur le marché locatif privé, qui comptait près de 2 000 unités. Malgré le départ de résidents appartenant aux groupes les plus susceptibles de louer, les besoins liés au surpeuplement maintiennent la demande au-dessus de l’offre disponible. « Je n’ai jamais vu un taux aussi bas », affirme l’économiste, qui juge nécessaire d’accroître l’ensemble de l’offre, sans concentrer les efforts à une seule catégorie.

Le loyer médian a continué d’augmenter, mais sa progression a été la plus faible depuis 2020. Selon l’analyse de la SCHL, ce ralentissement s’expliquerait par les autres pressions qui s’exercent sur le budget des ménages et réduisent leur capacité à absorber de nouvelles hausses.

Malgré tout, Iqaluit reste le marché locatif le moins abordable des trois capitales étudiées : près d’un ménage sur deux n’avait pas les moyens de louer dans le secteur privé en 2025.

: Aled ab lorwerth, économiste en chef adjoint à la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), estime que l’augmentation de l’offre demeure essentielle pour répondre à la pénurie de logements à Iqaluit.

SCHL

La situation est tout aussi préoccupante dans le parc de la Société d’habitation du Nunavut (SHN). En janvier 2025, presque la moitié des ménages locataires vivaient en situation de surpeuplement. Le mois suivant, 36 logements du parc étaient vacants à Iqaluit, alors que la liste d’attente dépassait 400 ménages. Certains nécessitaient d’importantes réparations avant de pouvoir être occupées.

Au 31 mars 2026, ce nombre avait atteint 463, selon la SHN. L’organisme n’a toutefois pas communiqué de chiffres actualisés concernant les unités vacantes ou inhabitables.

Hors d’Iqaluit, le portrait demeure incomplet. « Malheureusement, nous n’avons pas les données pour les autres communautés, mais nous pensons que c’est le même problème partout dans le territoire », poursuit Aled ab lorwerth, qui croit que l’état du bâti pourrait y être encore plus préoccupant.

Pour lui, la crise ne se résume donc pas à un seul facteur. « Il y a bien sûr un problème d’abordabilité et il y a aussi un enjeu de qualité des logements et de rénovations et, pour moi, la solution, c’est d’augmenter l’offre ». L’économiste estime qu’atteindre cet objectif constitue un défi majeur, notamment en raison des coûts de construction élevés. Parmi les pistes évoquées, il propose de faire venir des unités fabriquées ailleurs au Canada et d’améliorer la chaîne d’approvisionnement.  

Des projets, mais des obstacles persistants

Le parc privé devrait s’accroître en 2026 : plusieurs projets d’habitation sont en cours à Iqaluit et des permis ont été délivrés en 2025. La SCHL tempère toutefois les attentes : cette activité « ne devrait pas réduire considérablement l’écart » entre les territoires et le reste du Canada au chapitre des mises en chantier par habitant.

Au Nunavut, le développement résidentiel repose presque entièrement sur des fonds gouvernementaux. En 2025, le logement social représentait 93 % des investissements dans l’habitation neuve, contre seulement 6 % au Canada. Selon le rapport, l’évolution récente de ces investissements reflète davantage le calendrier des projets publics et subventionnés qu’une participation accrue du secteur privé.

Cette prédominance du secteur public devrait se poursuivre. Le plan 2026 de la SHN comprend 167 nouvelles unités, soit 157 logements sociaux et 10 destinées au personnel du gouvernement territorial. Parmi celles-ci, 58 sont prévues à Iqaluit et 109 dans d’autres communautés des trois régions.

Ces unités présentent toutefois des degrés d’avancement différents et ne seront pas nécessairement toutes terminées cette année, les travaux s’échelonnant souvent sur plus d’une saison. À Iqaluit, 46 logements sociaux de construction conventionnelle ont atteint le stade de l’achèvement substantiel et devraient être occupés d’ici la fin août. En juin, 58 unités supplémentaires ont obtenu l’autorisation de la Ville et sont désormais à l’étape de la planification en vue d’une livraison ultérieure.  

La SHN souligne que l’accroissement de l’offre demeure freiné par le manque de terrains viabilisés et prêts à construire, les infrastructures municipales limitées, la rareté et le prix élevé du gravier et des autres matériaux, la faible disponibilité de travailleurs spécialisés et d’entrepreneurs, les coûts de transport et de mobilisation ainsi que la brièveté de la période annuelle consacrée au ravitaillement maritime et aux chantiers. « Ces contraintes peuvent influer à la fois sur le nombre de projets pouvant avancer au cours d’une année et sur le temps nécessaire pour les achever », indique l’organisme dans une réponse écrite.

Pour réduire ces obstacles, la Société mise notamment sur une planification plus hâtive des projets et de la logistique d’approvisionnement, une combinaison d’approches modulaires et conventionnelles, le développement de la main-d’œuvre et une coordination accrue avec les communautés en matière de terrains et d’infrastructures.

Le marché immobilier est lui aussi peu dynamique à Iqaluit, où les transactions s’effectuent dans le cadre d’un régime foncier à bail. Les transferts de titres se sont limités à 20 en 2025, soit près de la moitié du niveau habituellement observé au cours des dernières années. Le prix de vente moyen a néanmoins augmenté de 1,9 %, soit sa plus faible progression depuis 2021. Malgré la baisse des taux d’intérêt, « de nombreux ménages n’avaient toujours pas les moyens d’acheter une propriété », constate le rapport.

Le manque de logements freine-t-il l’établissement des travailleurs ?

Malgré ces difficultés, la population du territoire continue de croître grâce à l’accroissement naturel, soit la différence entre les naissances et les décès. Faute de données équivalentes pour Iqaluit, la SCHL utilise celles du Nunavut comme indicateur de la situation dans la capitale.

Parmi les personnes gagnant un revenu d’emploi au Nunavut, 37 % vivaient ailleurs au Canada, comparativement à seulement 3 % dans les provinces. Cette forte dépendance à une main-d’œuvre venue de l’extérieur pourrait découler de l’insuffisance de l’offre. « Le nombre limité d’options de logement peut compliquer l’installation permanente des travailleurs dans les territoires », souligne le rapport.  

Le Nunavut affiche le taux de fécondité le plus élevé au Canada, mais il a continué de perdre des résidents en âge de travailler au profit d’autres régions du pays. Pour Aled ab lorwerth, les difficultés à se loger ont « un impact majeur » sur ces départs. Bien que l’emploi et la conjoncture économique entrent également en ligne de compte, « le coût énorme du logement est vraiment un grand facteur », affirme-t-il.  

Le projet remonte à 2019, lorsque les gouvernements fédéral et territorial ainsi que Nunavut Tunngavik Incorporated (NTI) ont signé une déclaration d’intention visant la construction et l’exploitation d’un centre de rétablissement au Nunavut. Celui-ci devrait combler une importante lacune dans l’offre de soins, alors que des Nunavummiut ayant besoin d’une telle prise en charge doivent actuellement la recevoir à l’extérieur du territoire.

Le coût des traitements

Du côté de la santé mentale, 118 personnes ont suivi des traitements résidentiels ailleurs au pays entre le 1er avril et le 13 août 2026. Selon les données fournies par Victoria Madsen, sous-ministre adjointe responsable de la santé mentale et des dépendances au gouvernement du Nunavut, les dépenses associées se sont élevées à un peu plus de 46 millions de dollars.

Dans le cas des dépendances, le ministère fait plutôt état de 60 patients, pour un montant avoisinant 3,2 millions de dollars au cours de la même période. Ce décompte ne comprend pas les enfants ayant accompagné un parent pendant son séjour.

Les patients sont dirigés vers l’un des neuf établissements agréés au Canada avec lesquels travaille le ministère. Ce choix dépend de leurs besoins cliniques, de leurs objectifs thérapeutiques, des services offerts et des disponibilités.

Les effets de cette prise en charge ne se limitent toutefois pas aux conséquences financières et aux déplacements. « Pour de nombreux Nunavummiut, recevoir des traitements résidentiels contre les dépendances et les traumatismes a signifié devoir quitter le territoire et être séparés de leur famille, de leur communauté, de leur langue, de leur culture et d’importants réseaux de soutien pendant un parcours de guérison profondément personnel », souligne Victoria Madsen.

La construction d’Aqqusariaq a été lancée en 2023. Le projet, alors assorti d’une enveloppe budgétaire de 83,7 millions de dollars, devait être en grande partie achevé en décembre 2025, mais le chantier a accusé du retard. L’entrepreneur Arctic Fresh Group estime maintenant pouvoir terminer les travaux d’ici la fin de l’été.

Au moment de publier, le ministère de la Santé n’avait toujours pas précisé la date d’ouverture du centre ni celle de l’accueil des premiers patients.

Des soins adaptés

Au-delà des espaces d’hébergement, les plans du bâtiment prévoient des soins infirmiers, des services de consultation et une garderie. Des locaux doivent également être consacrés à la remise en forme, à l’art et à l’artisanat, au dépeçage ainsi qu’à la préparation de la viande. Le centre proposera aussi des activités de guérison sur le territoire.

L’approche retenue doit conjuguer les pratiques cliniques avec les modes de connaissance, les valeurs et la langue des Inuit. Des aînés, des experts culturels, des travailleurs œuvrant dans le domaine du mieux-être ainsi que des personnes ayant une expérience vécue ont notamment participé à la conception de l’approche et des programmes.

Selon Victoria Madsen, le modèle retenu doit également permettre à un plus grand nombre de Nunavummiut de préserver leurs liens avec leur famille, leur communauté et leurs réseaux de soutien tout au long de leur rétablissement.

Le nom Aqqusariaq fait référence, en inuktitut, à un sentier menant à destination et symbolise ainsi un cheminement vers la guérison.

Une gouvernance dirigée par les Inuit

En août 2025, NTI a approuvé la création d’un organisme sans but lucratif également nommé Aqqusariaq. NTI en est l’unique membre, mais sa gestion doit être confiée à un conseil d’administration indépendant. Celui-ci sera chargé de superviser et de guider les activités du centre afin que la prise en charge demeure dirigée par les Inuit et ancrée dans la culture et l’inuktut.

Le ministère de la Santé prévoit de travailler étroitement avec l’entité responsable d’Aqqusariaq afin de soutenir les démarches d’orientation, de faciliter la prestation des services et d’assurer la continuité du parcours de soins. Il coordonnera aussi les déplacements médicaux admissibles et collaborera avec l’exploitant, les prestataires de services communautaires et ses autres partenaires pour accompagner les patients avant, pendant et après leur séjour.

Aqqusariaq n’a toutefois pas vocation à remplacer toutes les options thérapeutiques accessibles ailleurs au Canada, précise le gouvernement territorial. Cette nouvelle ressource augmentera néanmoins considérablement la capacité du Nunavut à offrir localement des soins résidentiels.

Le centre constitue l’un des trois piliers du système de prise en charge des dépendances et des traumatismes conçu pour le Nunavut. Les deux autres consistent à mettre en place des initiatives communautaires, parmi lesquelles des camps de guérison sur le territoire, et à former une main-d’œuvre inuit appelée à travailler tant dans l’établissement que dans les autres volets du système.

En plus d’Aqqusariaq, le ministère affirme continuer à renforcer l’offre de services. Il cite notamment le programme de logements de transition en santé mentale de Cambridge Bay, qui comprend désormais deux maisons pouvant accueillir jusqu’à huit personnes.

Pour Sarah Inukpajujaq Ayaruaq, gestionnaire du programme des dépendances au Pulaarvik Kablu Friendship Centre de Rankin Inlet, le succès du centre reposera notamment sur la place accordée aux aînés, aux savoirs inuit et aux activités de guérison sur le territoire.

Karen Duval

Les limites des traitements dans le Sud

Selon Sarah Inukpajujaq Ayaruaq, gestionnaire du programme des dépendances au Pulaarvik Kablu Friendship Centre de Rankin Inlet, l’ouverture d’Aqqusariaq au Nunavut pourrait aider à surmonter des obstacles qui dépassent la seule distance géographique.

« Les principaux obstacles découlent de modèles de traitement qui privilégient les approches du Sud au détriment des connaissances, des pratiques et des méthodes de guérison inuit. Quitter le Nunavut pour recevoir des soins peut aussi être difficile parce que les personnes sont loin de chez elles, sans accès à la nourriture traditionnelle et parfois, sans pouvoir parler leur propre langue », explique-t-elle.

À ses yeux, la réussite d’Aqqusariaq reposera également sur un équilibre entre des séances structurées et un soutien dirigé par les Inuit. « Les patients devraient notamment pouvoir partager leur vécu, participer à des activités de guérison sur le territoire, recevoir les encouragements des aînés et apprendre auprès d’invités ayant maintenu leur sobriété », affirme-t-elle.

Tenue du 22 au 25 juillet 2026, la 15e Assemblée générale du CCI a réuni 66 délégués représentant les Inuit du Canada, de l’Alaska, du Groenland et de la Tchoukotka (Russie), ainsi que des centaines d’observateurs, de partenaires et d’invités. Cette rencontre quadriennale constitue la plus haute instance décisionnelle de l’organisation et fixe le cap pour le mandat suivant.

La capitale nunavoise était l’hôte de l’événement pour la première fois depuis 1983. Sous le thème Inuit Tapiriit Nunarjuarmi, qui signifie « Les Inuit unis à travers le monde », le programme comprenait notamment des présentations des quatre bureaux régionaux, des interventions d’experts inuit et la présence de jeunes délégués.

Sara Olsvig, présidente sortante, a ouvert les travaux. Gloria Uluqsi, présidente de Nunavut Tunngavik Incorporated (NTI), et le maire d’Iqaluit, Solomon Awa, ont accueilli les participants tandis que le premier ministre du Canada, Mark Carney a adressé un message préenregistré.

Pour Gloria Uluqsi, la rencontre a surtout témoigné de l’unité des Inuit réunis à Iqaluit, alors que l’Arctique fait l’objet d’une attention internationale sans précédent.

« Le message était clair : les Inuit doivent continuer d’exercer leurs droits et leur autodétermination, et les décisions concernant l’Arctique ne peuvent être prises sans les Inuit. Nous formons un seul peuple partout dans l’Inuit Nunaat, et les frontières internationales ne diminuent ni nos intérêts communs ni notre responsabilité de travailler ensemble », a-t-elle affirmé dans une réponse écrite au Nunavoix.

Aluki Kotierk, à droite, est félicitée par Herb Nakimayak, président du Conseil circumpolaire inuit du Canada, après son élection à la présidence internationale du CCI, le 25 juillet 2026 à Iqaluit.

Conseil circumpolaire inuit Canada/Facebook

Les grandes priorités retenues

Adoptée à l’unanimité le 25 juillet, la Déclaration d’Iqaluit s’adresse directement au CCI dans certaines de ses dispositions ; dans d’autres, elle presse les autorités publiques et les institutions d’agir dans les domaines ciblés par les délégués.

Les droits, la souveraineté et la participation aux décisions constituent un premier axe. Le texte réaffirme le droit des Inuit d’accéder à leurs territoires ancestraux et de prendre part à la gestion de leurs terres et de leurs eaux. Il demande aux gouvernements de respecter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Le CCI devra également défendre la voix des Inuit dans les instances nationales et internationales et favoriser la coopération dans l’Arctique.

Pour Gloria Uluqsi, les organisations inuit ont la responsabilité de préserver l’intégrité de leur identité collective et de contester les revendications frauduleuses susceptibles de miner les droits, la représentation et l’accès aux programmes et aux ressources destinés aux Inuit.  

La recherche dirigée par les Inuit et leur savoir occupent une place importante. Selon la présidente de NTI, les études sur l’Arctique ont trop souvent été menées par des institutions de l’extérieur. « Les Inuit doivent déterminer les priorités de recherche, participer aux travaux et bénéficier des connaissances produites », ajoute-t-elle.

Les conditions de vie dans les communautés forment un autre volet. Les gouvernements sont invités à investir dans des systèmes d’éducation dirigés par les Inuit et dans la revitalisation des langues, tout en améliorant l’accès au logement abordable, à l’eau potable et à l’assainissement. Le document préconise par ailleurs des services de santé et de bien-être conçus par les Inuit, ainsi que le renforcement des initiatives de soutien en santé mentale et de prévention du suicide auprès des jeunes.

En matière de sécurité alimentaire, les délégués réaffirment le droit des Inuit de chasser, de pêcher et de récolter sur l’ensemble de l’Inuit Nunaat. Ils réclament une véritable cogestion des ressources, un meilleur accès aux aliments locaux et une prise en compte accrue du savoir inuit dans les décisions concernant les espèces et les écosystèmes.

La dirigeante de NTI rappelle que les droits de récolte sont fondamentaux. Au Nunavut, ceux-ci sont également protégés par l’Accord du Nunavut.

« Ces activités ne concernent pas seulement l’alimentation. Elles sont liées à notre culture, à notre économie, à notre relation avec le territoire et la faune ainsi qu’à la transmission des connaissances inuit entre les générations.

— Gloria Uluqsi, présidente de NTI

Sur le plan climatique, le CCI devra continuer de représenter les Inuit dans les forums internationaux et de plaider pour des actions visant à limiter le réchauffement mondial à 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Les gouvernements sont aussi appelés à leur permettre d’obtenir directement le financement consacré à l’adaptation et à soutenir les mesures qu’ils mettent eux-mêmes en œuvre.

La feuille de route aborde enfin la mise en valeur des ressources, les investissements en défense, la recherche et le sauvetage ainsi que l’intensification de la circulation maritime. Tout projet entrepris dans ces domaines devra respecter l’autodétermination des Inuit et procurer des avantages concrets aux communautés. Ces dernières devront également prendre part aux décisions touchant la navigation et les pêches, de même qu’aux discussions sur les répercussions possibles d’activités comme l’exploitation minière des fonds marins dans l’océan Arctique central.

Une Nunavummiuq à la tête du CCI

À l’issue de l’Assemblée, la présidence du CCI est passée du Groenland au Canada. Aluki Kotierk a été élue par acclamation pour quatre ans, succédant à Sara Olsvig.

Mme Kotierk a dirigé NTI de 2016 à 2024. Elle est actuellement présidente de l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones et a également représenté des organisations de peuples autochtones au sein du groupe de travail mondial consacré à la Décennie internationale des langues autochtones 2022-2032.

Dans le communiqué annonçant son élection, Mme Kotierk s’est dite prête à entrer en fonction. « Il est clair que les Inuit sont unis pour façonner ensemble notre avenir. J’ai hâte de travailler avec le Conseil exécutif du CCI afin de remplir notre mandat et de faire avancer les priorités énoncées dans la Déclaration d’Iqaluit », a-t-elle indiqué.

La présidente sortante, Sara Olsvig, a pour sa part, affirmé que l’Assemblée avait tracé la voie pour la nouvelle équipe. Comparant les délégués au manche d’un harpon et le CCI à sa pointe, elle a expliqué que l’organisation devait porter leurs décisions sur la scène mondiale. « Le CCI continue d’insister pour demeurer aux tables décisionnelles des négociations internationales, dans des salles où nous ne sommes pas toujours les bienvenus, parce que c’est ce que notre peuple nous a demandé de faire », a-t-elle souligné.

Invité à préciser les dossiers qu’il comptait privilégier, le CCI n’a pas souhaité se prononcer, expliquant qu’il préparait son processus de planification stratégique lié à la Déclaration et préférait attendre que les travaux soient plus avancés avant de préciser ses priorités.

Aluki Kotierk sera épaulée par un nouveau Conseil exécutif composé des dirigeants des quatre branches régionales du CCI. Le Canada y sera représenté par Herb Nakimayak, président du CCI Canada, et Natan Obed, vice-président.

La prochaine Assemblée générale aura lieu à Nome, en Alaska, en 2030.

Le premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, R.J. Simpson, recevait ses homologues du Yukon, Currie Dixon, et du Nunavut, John Main, le 25 juin, dans le cadre du Forum des premiers ministres du Nord. Les discussions ont surtout porté sur la souveraineté arctique, les investissements fédéraux en infrastructures, l’énergie, la formation de la main-d’œuvre, les services de police, la santé, les garderies, ainsi que sur le principe de Jordan.

Des contrats, pas seulement des annonces

Au-delà de cette liste de dossiers, les trois premiers ministres ont surtout voulu rappeler que les décisions sur l’Arctique ne peuvent pas se prendre sans ceux qui y vivent.

R.J. Simpson a insisté sur la nécessité d’éviter les erreurs du passé en matière d’investissements militaires. Selon lui, les contrats liés aux projets de défense et d’infrastructures ne doivent pas simplement être attribués à de grandes entreprises du Sud qui viendraient travailler dans le Nord sans embaucher localement.

« Nous ne voulons pas voir les contrats aller à une grande entreprise du Sud qui vient ici sans embaucher personne localement », a-t-il déclaré pendant la conférence de presse. Le premier ministre a ajouté que son gouvernement veut s’assurer que chaque dollar pouvant rester dans le territoire y reste.

Nous ne voulons pas voir les contrats aller à une grande entreprise du Sud qui vient ici sans embaucher personne localement.

— R.J. Simpson, premier ministre des Territoires du Nord-Ouest

Les résidents d’Iqaluit ont découvert, le 11 août dernier, le nouveau terrain de balle molle désormais recouvert d’un gazon synthétique flambant neuf. Réalisés par la Ville, ces travaux ont fait le bonheur des jeunes joueurs à l’occasion d’un match inaugural organisé le même jour. Le nom officiel de la ligue de balle molle récréative jeunesse d’Iqaluit sera dévoilé très prochainement.

Gwendoline Le Bomin
Gwendoline Le Bomin
Gwendoline Le Bomin
Gwendoline Le Bomin
Gwendoline Le Bomin

Le Nunavut était le dernier membre à adhérer à l’organisme canadien, car les feux de végétation y étaient jusqu’à récemment peu fréquents, explique Awa Cissé, chargée des communications au CIFFC.

Le territoire a désormais accès à l’expertise et aux ressources nationales, notamment en matière de personnel, d’équipements et d’aéronefs. Il pourra également faire valoir ses réalités et ses priorités dans les discussions nationales sur les feux de forêt.

Pour Awa Cissé, l’arrivée du Nunavut parmi les membres de l’organisme représente « une chance ». Cette adhésion permettra de mieux comprendre les réalités du territoire et de faciliter la coordination si des ressources ou une expertise supplémentaires sont nécessaires pour combattre les feux de forêt. En effet, l’organisme offre des formations à l’échelle nationale afin d’harmoniser les pratiques et les compétences. Par exemple, une équipe de pompiers de la Colombie-Britannique pourra intervenir au Nunavut, et vice versa, explique la chargée de communication.

John Coyne, directeur de la Gestion des situations d’urgence du Nunavut, et Kelsey Winter, directrice générale du CIFFC, se sont rencontrés en avril dernier à Victoria, en Colombie-Britannique, à l’occasion du Sommet sur la résilience face aux feux de forêt et la formation. Ils y ont officialisé l’adhésion du Nunavut à titre de membre du CIFFC.

Fournie

Faire face à une réalité changeante

Cette adhésion intervient alors que les conditions environnementales sur le territoire évoluent. « Le réchauffement des températures, le dégel du pergélisol, l’allongement des périodes de chaleur, ainsi que l’évolution de la végétation et des conditions du sol peuvent contribuer à modifier les risques d’incendie », explique Ryleigh Hubert, spécialiste principale en communication de crise au gouvernement du Nunavut.

Un feu de toundra, l’été 2023, à proximité de Bathurst Inlet, avait entraîné la déclaration de l’état d’urgence et un ordre d’évacuation avait été prescrit. Un ordre interdisant l’accès à la zone avait également été émis. Plus récemment, le Nunavut a connu un hiver particulièrement doux, avec des températures atteignant jusqu’à 30 °C au-dessus des normales de saison à la fin de 2025. Début juillet 2026, des températures record ont été enregistrées dans les trois régions du Nunavut.

Selon Mark Parrington, chercheur principal au sein du Service de surveillance de l’atmosphère de Copernicus (CAMS), la multiplication des incendies dans l’Arctique s’explique en partie par le verdissement de l’Arctique, ce qui fournit davantage de combustibles.

Britta Eiberger

Mark Parrington, chercheur principal au sein du Service de surveillance de l’atmosphère de Copernicus (CAMS), indique que plusieurs feux se sont déclarés fin juin et début juillet 2026 à l’intérieur du Nunavut, tout près de la frontière du Manitoba. « C’est très loin au sud pour ce territoire, mais il s’agissait tout de même d’incendies assez importants », souligne-t-il.

Il rapporte également que les incendies les plus septentrionaux se produisent généralement du côté eurasien de l’Arctique. Toutefois, la fumée de ces feux peut parcourir de longues distances, traverser le pôle Nord et atteindre l’Alaska et le Nord du Canada, nuance-t-il.

Une fumée nocive

Pour les communautés du Nunavut et de l’Arctique, les feux, mais aussi la fumée qu’ils génèrent, constituent un enjeu à la fois environnemental et sanitaire.

Selon Mark Parrington, les feux survenus en 2026 ont déjà entraîné au Nunavut les émissions de carbone annuelles les plus importantes enregistrées au cours des 24 dernières années. La dernière année où les émissions avaient atteint un niveau comparable était en 2010. Un constat qu’il qualifie d’« assez inhabituel ».

Un rapport, AMAP Arctic Climate Change Update 2024: Key Trends and Impacts (Rapport 2024 de l’AMAP sur l’évolution du climat dans l’Arctique : principales tendances et conséquences), publié en juin 2025, indique que la fumée des feux contient, entre autres, des particules fines, du carbone noir, du mercure et divers composés organiques. Ces polluants peuvent dégrader fortement la qualité de l’air et affecter également la santé respiratoire. De plus, la fumée dépose du carbone noir sur la neige et la glace, les rendant plus sombres et accélérant leur fonte.

En 2023, les incendies canadiens situés au nord de 60° parallèle auraient représenté environ 20 à 30 % des émissions mondiales de carbone provenant des incendies cette année-là.

Les répercussions de la fumée des feux ne se limitent pas à la santé physique. « De plus en plus de données [indiquent] des effets sur la santé mentale liés aux déplacements de population et à l’exposition à la fumée à la suite des feux de forêt, ce qui peut entraîner une augmentation des cas d’anxiété et de syndrome de stress post-traumatique », peut-on lire dans le même rapport.

Les auteurs insistent notamment sur l’importance d’intégrer les connaissances et pratiques des peuples autochtones dans la recherche et la gestion des incendies.

L’Arctique, une zone fragile

La région circumpolaire inclut l’océan Arctique et les parties de l’Amérique, de l’Europe et de l’Asie situées au-dessus du cercle polaire. Cette zone est particulièrement sensible aux changements climatiques. En effet, l’Arctique se réchauffe environ trois fois plus vite que la moyenne mondiale, souligne Mark Parrington.

La hausse des températures entraîne l’extension de la végétation vers le Nord, un phénomène appelé verdissement de l’Arctique, et peut ainsi augmenter la quantité de combustibles disponibles peut-on lire dans un rapport publié en juin 2025 par plusieurs membres du CAMS.

Les incendies accélèrent le dégel du pergélisol, qui peut à son tour libérer des gaz à effet de serre comme le CO₂ et le méthane. La relation n’est toutefois pas la même partout : dans certaines régions, le dégel peut rendre les sols plus humides et réduire le risque d’incendie, nuancent les chercheurs.

Finalement, selon les auteurs, les feux qui se déclarent dans l’Arctique dépendent de l’interaction de nombreux facteurs humains, environnementaux et météorologiques.

Climatologue, glaciologue de formation, guide d’expédition, conférencière, coordinatrice scientifique, éducatrice, auteure, tous les chemins sont bons lorsqu’ils mènent aux pôles. Ces métiers sont ceux que j’ai endossés au fil des 15 dernières années pour avoir la chance de fouler les hautes latitudes, d’explorer les territoires hypnotiques du grand sud et du grand nord, d’aller à la rencontre de ceux qui y vivent, d’y vivre parfois, et de plonger toujours plus profondément dans les innombrables dimensions de leur mystérieuse poésie.

L’Antarctique a représenté mon premier grand rêve : un appel magnétique, inexplicable. Il m’a fallu 12 ans d’études pour le réaliser. L’étudier m’a préparé à sa rencontre. Y vivre m’y a rendue habitante d’un territoire inhabitable. Puis l’arctique m’a ouvert les bras. Comme l’océan ou la montagne, les glaces et les immensités sauvages sont addictives. Un forage glaciaire au Groenland m’a projeté sur les calottes de glace, puis j’ai rencontré les communautés. Alors, mon exploration scientifique est devenue humaine et je profite de mes missions pour arpenter les hautes latitudes. Un monde aux dimensions multiples qu’une vie ne suffira pas à explorer, et à comprendre.

J’ai passé du temps dans de nombreuses régions polaires. Pas toutes bien sûr (l’Arctique et l’Antarctique sont aussi vastes que des planètes), et souvent trop rapidement. Assez toutefois pour en être charnellement marquée, savoir discerner les impressions du Grand Sud, du Groenland, du Nunavut, de l’Alaska, des îles subantarctiques, du Svalbard, de l’Islande, de la Laponie, en reconnaître les indicibles différences sensorielles et émotionnelles.

Une arrivée mystique à l’île Alexandre-Ier, Péninsule Antarctique, au large de l’archipel de Palmer.

Daphné Buiron

Ces régions accueillent une biodiversité adaptée aux conditions extrêmes. Les espèces ont développé des stratégies de survie contre le froid, le vent. Souvent endémiques, elles se révèlent fragiles. Une modification de leur habitat peut représenter une menace. Le changement climatique en est une. D’autre part, le climat influence l’effet d’albédo, le pouvoir réfléchissant des surfaces. La fonte des glaces assombrit les pôles, augmentant l’absorption du rayonnement solaire, phénomène à l’origine en partie de l’amplification polaire du réchauffement. Pourtant, ces régions impressionnent par leur résilience et la complexité de leur écologie. Elles ont encore beaucoup à nous apprendre.

L’Arctique, un océan glacial

Souvenons-nous de ce qui différencie les deux extrémités de notre Terre : l’Arctique est un océan glacial entouré de nombreux pays qui joignent leurs mains autour d’une mer de banquise. Une mosaïque de cultures, de langues, de territoires, de milieux écologiques, d’espèces, de politiques, de ressources, de besoins, de croyances. Des identités colorées dans des pays de neige. Leur force commune : vivre dans des régions glaciales que la nuit envahit six mois de l’année, avoir su être assez perspicaces pour y survivre, s’y adapter, les habiter avec attachement, en découvrir les richesses, les protéger.

Le territoire est constitué de montagnes, de rochers, de plateaux végétalisés, de lacs, de zones humides installées sur le pergélisol. La limite sud est marquée par le début de la forêt boréale, aussi appelée taïga. En été, l’Arctique se couvre de toundra, de fleurs, de mousses. Les animaux terrestres sortent de leur torpeur et chassent. Les oiseaux reviennent nicher par milliers, les eaux s’emplissent de plancton, de poissons. Son plus grand prédateur est l’ours polaire. On s’y rend par avion, par bateau, par la route parfois.

Inukshuk Point, Île de Baffin : site historique d’une des plus grandes concentrations d’Inuksuit au monde, datés de quelques milliers d’années pour les plus anciens à quelques décennies pour les plus récents.

Daphné Buiron

Les calottes glaciaires se concentrent sur le Groenland, presque entièrement englacé, et sur le Svalbard. Il reste quelques grands glaciers en Alaska, au Nunavut, en Islande, en Norvège, en Sibérie. L’hiver, l’océan se recouvre de glace de mer, l’eau libre s’endort et le paysage s’ouvre sur de nouvelles immensités.

L’Arctique est un musée à ciel ouvert qui me bouleverse. En s’y promenant avec un œil aguerri, on remarque des pierres disposées en cercles, vestiges d’anciens campements, les entrées éboulées de maisons du dernier millénaire. Au Groenland, un champ de rochers erratiques peut dissimuler un vieux cimetière. On trouve des objets improbables, dont on hésite à déterminer s’ils datent d’aujourd’hui ou du siècle dernier, tant le froid conserve les matériaux. Déambulation anachronique. Une épave du 19e siècle avoisine une canette de la Première Guerre mondiale, un inukshuk (empilement de pierres érigé par les peuples inuit) de 5 000 ans couvert de lichen se dresse à côté d’une cache à viande d‘où suinte la graisse d’un phoque tout juste chassé. Pas de barrière. Les territoires ont incorporé notre passage à leur histoire naturelle.

Le saviez-vous ?

Arctique vient du terme grec Arktos « l’ours » car situé dans l’hémisphère nord « là où on voit la constellation de la Grande Ourse », et aussi car c’est le pays des ours. Antarctique signifie : opposé à l’Arctique.

L’Antarctique, un immense continent vierge 

En miroir inversé, l’Antarctique s’organise en un immense continent centré sur le pôle Sud, entouré d’un océan gigantesque, l’océan circumpolaire antarctique, qui constitue une barrière écologique presque infranchissable. Cet océan, le plus tempétueux du monde, a empêché durant des siècles la découverte du continent. Encore aujourd’hui, s’y rendre relève d’une aventure maritime souvent houleuse.

En Antarctique, pas de toundra, très peu de plantes, aucun animal terrestre. Seules les côtes, les plages et quelques montagnes sont libres de glace. Ce continent de 14,2 millions de km2 (soit 1,4 fois le Canada ou deux fois l’Australie) est couvert d’immenses calottes glaciaires dont l’épaisseur atteint plus de 4 km. Un désert inhabitable où les températures les plus froides ont été enregistrées à -90°C !

La nuit hivernale s’installe lorsque l’été boréal revient. Le ciel y arbore les mêmes aurores. Les animaux marins sont très nombreux, suradaptés et différents de ceux de l’Arctique. Ils viennent tous les étés se nourrir, nicher, se reproduire, vivre quelques mois splendides. Le manchot empereur en est l’animal emblématique. Les animaux sont avenants. Ils n’ont pas suffisamment côtoyé l’humain pour le craindre, ils ne sont pas chassés, protégés dans cette réserve naturelle gigantesque. La glace de mer double la superficie du continent en hiver mais de manière plus discrète qu’en Arctique.

Atelier peinture-goûter avec les élèves de l’école primaire d’Ilulissat, Groenland, mai 2016.

Daphné Buiron

L’Antarctique est régi par un statut international unique. Sept pays ont formulé des revendications territoriales, mais le Traité sur l’Antarctique (1959) les maintient en suspens. Les activités militaires à caractère offensif et toute activité relative aux ressources minérales sont interdites. On y voyage pour le tourisme ou pour effectuer de la recherche scientifique. Il demeure un lieu symbolique de paix.

En 2012, je me rendis pour la première fois en Terre Adélie, comme chimiste glaciologue. Je voyageais à bord de l’Astrolabe, brise-glace français réputé pour son inconfort. La traversée entre Hobart et la base Dumont d’Urville fut magnifique. La station était bâtie sur une petite île au pied de l’immense calotte glaciaire. Ces bâtiments allaient devenir ma maison, et celle de 27 autres personnes, le temps d’un hivernage. Une année extraordinaire au rythme de l’Antarctique, où une colonie de 6 000 manchots empereurs nous tint compagnie tout l’hiver avec une inimitable majesté. Au retour, le navire resta bloqué un mois dans la banquise. Nous passâmes Noël et le jour de l’An à bord. Le 2 janvier, une route s’ouvrit miraculeusement. Les senteurs végétales de la Tasmanie nous accueillirent après un an sans apercevoir autre plante que les fleurs de givre de la jeune glace de mer.

Blanc silence. Paysage de sortie d’hiver depuis l’île d’Uunartoq, Groenland de l’Ouest, en mars 2025.

Daphné Buiron

Une même menace : les changements climatiques

Très différents et similaires à la fois, l’Antarctique et l’Arctique partagent aujourd’hui les mêmes inquiétudes face au réchauffement planétaire qui vient grignoter leurs glaces, fondre leur sol, perturber la biodiversité, les courants marins, impacter de manière évidente la vie de ceux qui les habitent. Les géopolitiques du monde et la modernité en modifient également les paysages. Ces régions uniques, sentinelles d’un avenir alarmant pour le reste du monde, représentent des patrimoines naturel et culturel précieux à préserver et dont nous devons nous inspirer.

Est-ce que j’observe le changement du climat au cours de mes voyages ? Question délicate. Une tendance climatique se mesure sur plusieurs décennies, et je retourne rarement au même endroit. J’ai observé des reculs de glaciers, des poussins manchots sous la pluie en péninsule australe. Ceux qui habitent les lieux constatent ces changements. Ils racontent et j’écoute :  que cette année, la banquise était fragile et que des chasseurs sont tombés à l’eau, qu’il a plu en plein hiver, que la toundra grandit. Des témoignages qui corroborent les chiffres, et les incarnent.

Groupe de manchots empereurs s’ébrouant sur un pan de banquise côtière à la fin de l’été austral 2026, Antarctique de l’Est, Terre de Davis.

Daphné Buiron

Une plume pour raconter les pôles

Par amour pour les cultures que je découvrais, j’ai étudié et étudie encore : l’histoire et l’art inuit, du Canada, du Groenland, ces cultures, ces langues. Les langues sont si importantes ! Surtout ces langues ancestrales locales qui portent dans leurs structures l’essence des lieux, la manière de les habiter, les relations avec la faune, la flore, les pierres, une spiritualité. Les langues transmettent les histoires, les identités, les rythmes de leurs terres. La structure des mots agglutinés comme des flocons de neige porte une profonde signification, et cela plus encore lorsqu’ils sont chantés.

L’Arctique a bien de la veine d’avoir des langues pour le raconter ! L’Antarctique n’a pas cette chance. Seule, isolée, plus qu’aucune autre terre, cette lune oubliée dans les confins du pôle Sud n’a jamais été habitée. Elle ne perdure dans la mémoire d’aucun peuple, ne se reflète dans aucun mot. Les voyageurs de passage, dans leurs heures poétiques, tentent de trouver les termes pour la décrire, en vain. L’Antarctique demeure un indescriptible royaume. Le continent de tous les extrêmes (le plus froid, venteux, sec, haut, isolé, englacé, protégé, le moins exploré et inhabité). Tellement froid que le temps y a cristallisé. C’est peut-être sa chance. Sans humain et au ralenti, rien ne change en Antarctique. Son visage demeure le même depuis des milliers d’années.

C’est donc avec une grande joie que je prends la plume pour une mission belle et délicate : tenir une nouvelle rubrique mensuelle intitulée « Regards sur les pôles », axée sur les sujets climatiques et environnementaux. Partager ce qui m’inspire de manière incarnée avec ce que je porte, ou ne porte pas, d’expérience, m’adresser à vous et espérer que ces discussions continuent.

Fournie

Daphné Buiron, glaciologue (PhD)

Passionnée de nature et d’exploration, j’ai étudié les géosciences et la climatologie. J’ai soutenu un doctorat sur la science des carottes glaciaires à l’Université de Grenoble, en France. En 2012, je suis partie vivre une année sur la base Dumont d’Urville, en Terre Adélie. Depuis, je travaille comme guide naturaliste conférencière sur des navires d’expédition, ou comme coordinatrice scientifique. J’aime arpenter les pôles, en explorer la nature, les cultures, en saisir la poésie. En 2016, j’ai passé plusieurs mois au Groenland pour un projet éducatif. Je continue d’étudier la culture du Grand Nord. En parallèle, j’œuvre dans l’éducation, le journalisme, la communication et suis auteure de plusieurs ouvrages.

Connexion Arctique est une collaboration de cinq médias francophones des territoires canadiens : les journaux L’AquilonL’Aurore boréale et Le Nunavoix, ainsi que les stations CFRT Fm et Radio Taïga.

Le 10 juillet, le brise-glace Amundsen a quitté le port de la ville de Québec pour une expédition scientifique de haut vol dans l’océan Arctique. Jusqu’au 25 novembre prochain, plusieurs équipes de recherche vont se relayer à bord afin de mener des opérations d’échantillonnages et de recueil de données essentielles à une meilleure compréhension de l’évolution des écosystèmes du Nord qui sont touchés de plein fouet par les effets des changements climatiques. 

Coordonnée par Amundsen Science de l’Université Laval, et en partenariat avec la Garde côtière canadienne, cette expédition de 139 jours permettra aux équipes de recherche d’explorer plusieurs régions clés comme la mer du Labrador, la baie de Baffin, le passage du Nord-Ouest, ainsi que plusieurs fiords le long de la côte ouest du Groenland et dans l’archipel arctique canadien.

Selon Alexandre Forest, directeur exécutif d’Amundsen Science, les recherches menées à bord du brise-glace, par plus de 200 personnes, incluant scientifiques et étudiant.s.es, font progresser la recherche de niveau mondial dans l’Arctique. 

« Ces collaborations s’appuient sur les capacités propres du Canada en matière de recherche arctique et nous permettent de contribuer à la science arctique internationale en position de force, tout en renforçant notre capacité à comprendre et à gérer l’Arctique de manière responsable et respectueuse », a-t-il déclaré le 8 juillet dernier. 

Ces collaborations s’appuient sur les capacités propres du Canada en matière de recherche arctique et nous permettent de contribuer à la science arctique internationale en position de force, tout en renforçant notre capacité à comprendre et à gérer l’Arctique de manière responsable et respectueuse.

— — Alexandre Forest, directeur exécutif d’Amundsen Science

Une expédition scientifique

Organisée en cinq étapes de 28 jours chacune, cette expédition qui réunit un consortium canadien de recherche, « soutiendra sept programmes scientifiques dont l’objectif global est d’améliorer la compréhension des changements environnementaux et sociétaux rapides qui redessinent l’Arctique canadien et les eaux adjacentes du Groenland ».

Ces programmes de recherche permettront, notamment d’approfondir les connaissances sur les systèmes atmosphère-eau-glace, les déplacements des masses d’eau, les écosystèmes marins et côtiers. Par ailleurs, des travaux novateurs seront menés sur des populations de baleines peu étudiées vivant dans certains fiords du Groenland. 

Jusqu’au mois de novembre 2026, plus de 200 personnes se relaieront à bord pour faire progresser la recherche dans l’Arctique. 

Courtoisie Amundsen Science

« Des échantillons seront notamment collectés à partir du souffle des baleines afin d’analyser leur ADN et mieux comprendre leur diversité génétique », a expliqué Véronique Rochefort, gestionnaire des communications à Amundsen Science. Outre l’avancement scientifique dans la région arctique, les équipes à bord rendront visite aux membres des collectivités de Resolute Bay et Grise Fiord lors de journées scientifiques propices aux échanges et discussions avec les équipes de recherche. 

Le gouvernement du Nunavut a annoncé via un communiqué publié le 13 août dernier avoir approuvé la décision du Conseil de gestion de la faune du Nunavut (NWMB) d’augmenter le quota total de chasse au caribou sur l’île de Baffin. Cette décision s’applique dès la saison de chasse 2026-2027.

Ainsi, du 1er juillet 2026 au 30 juin 2027, le nombre de permis pour le caribou de l’île de Baffin passera de 550 à 6 000.

Plusieurs modifications

À partir de la saison 2027-2028, le nombre de permis de chasse augmentera progressivement de 125 par saison. Les restrictions concernant la chasse aux femelles ont également été levées, tout comme l’interdiction de chasser les femelles accompagnées de leurs petits. Enfin, la collecte d’échantillons et de preuves du sexe des caribous n’est plus obligatoire.

Le troupeau de caribous de l’île de Baffin a connu une forte remontée depuis 2014, atteignant environ 48 000 bêtes, selon les plus récentes estimations gouvernementales. Cette croissance s’explique, entre autres, par les restrictions de chasse imposées ces dernières années.

En juillet dernier, dans une entrevue accordée au Nunavoix, Steeve Côté, spécialiste du caribou à l’Université Laval, estimait que le taux proposé d’environ 12,5 % était trop élevé. Il recommandait plutôt une augmentation graduelle, avec un prélèvement de 7 à 8 %.

Le Nord ne m’était pourtant pas tout à fait inconnu. De 2013 à 2015, j’ai vécu à Tromsø, en Norvège arctique, où j’ai fait une maîtrise en anthropologie visuelle à l’Université de Tromsø, l’Université arctique de Norvège, une formation où l’on apprend à faire de l’ethnographie une caméra à la main. J’y ai passé deux hivers, appris ce qu’est la nuit polaire, éprouvé le soleil de minuit, exploré la splendeur des aurores boréales et croisé les réalités d’un autre peuple autochtone de l’Arctique, les Sámi. J’en étais reparti avec, chevillée au corps, une attirance tenace pour ces hautes latitudes : rejoindre l’Arctique canadien tenait ainsi, pour moi, moins du départ que du retour.

Le Canada sera le chapitre suivant. J’y suis d’abord venu pour étudier : un baccalauréat en éducation à l’Université d’Ottawa, de 2018 à 2020, complété par le titre d’enseignant agréé de l’Ontario, avant de bifurquer vers un doctorat en anthropologie, dans la même université, où je suis inscrit depuis 2020. Puis arriva le jour du voyage vers le Nunavut, à l’automne 2025. D’Ottawa à Montréal, puis de Montréal à Winnipeg, le voyage suivit son cours. C’est au départ de Winnipeg que quelque chose bascula : les annonces à bord ne se faisaient plus en deux langues, mais en trois : français, anglais et inuktitut. Pour le francophone que je suis, entendre ma langue voisiner ainsi avec l’inuktitut avait quelque chose de saisissant. Dans le Sud, on s’habitue à occuper la deuxième place d’une hiérarchie linguistique bien rodée ; à bord de cet appareil, la hiérarchie se réorganisait sous mes yeux. Le français n’était plus la langue minoritaire d’un pays majoritairement anglophone : il devenait la langue de passage de ceux qui montent dans l’avion, tandis que l’inuktitut était, lui, la langue de la terre vers laquelle nous allions.

Le climat, lui, n’entendait pas nous laisser filer si vite. En route vers Rankin Inlet, la météo se gâta au point qu’il fallut se dérouter vers Churchill, au Manitoba, et y patienter deux heures. Rankin Inlet, Kangiqliniq, fut ainsi la première localité du Nunavut que nous avons foulée : la neige et le froid y tranchaient net avec l’automne que nous venions de quitter. Nous y passerons deux jours, suspendus au bon vouloir du ciel, avant qu’un petit avion nous emporte vers Salliq.

C’est peut-être là, dans cette attente, que l’anthropologue en moi s’est réveillé. Car ce que je découvrais n’était pas tant l’exotisme que l’écho. La parka, d’abord, dont la silhouette me rappelait certains vêtements d’hiver aperçus lors de mes séjours en Chine et à Taïwan. Puis ces enfants portés sur le dos, blottis dans la capuche d’un manteau que l’on m’apprendrait à nommer amauti, et aussitôt me revenaient l’Afrique, ma mère et ma grand-mère qui me portaient de la même façon. Un homme qui a vécu sur plusieurs continents ne débarque jamais tout à fait en terre étrangère : il y retrouve, transformés, des gestes qu’il croyait siens.

Richard Atimniraye Nyelade

Le 25 octobre, le petit appareil s’est enfin posé à Coral Harbour. Je ne cacherai pas l’appréhension qui accompagne toute arrivée dans un lieu aussi éloigné, sans route qui en sorte. Mais Salliq nous a accueillis avec une chaleur qui n’avait rien à voir avec la température. Des collègues sont venus nous saluer, les bras chargés de nourriture, la population, curieuse et bienveillante, s’est enquise de ces nouveaux venus que nous étions. On ne se sent pas étranger bien longtemps là où l’on vous nourrit avant même de vous connaître.

Reste que s’installer ici en français demande un apprentissage particulier. Être francophone à Salliq, c’est d’abord constater que la journée se déroule ailleurs que dans sa langue : en anglais dans les bureaux et les commerces, en inuktitut dans les couloirs et les cuisines. Dans le Sud, et même à Iqaluit, la capitale du Nunavut, la vie francophone est portée par tout un maillage institutionnel : école, association, centre communautaire, radio, etc. Ici, à Coral Harbour, aucune de ces structures n’a d’antenne locale en français. Adhérer à l’Association des francophones du Nunavut, dont le siège se trouve à Iqaluit, relève ici d’un acte de volonté plutôt que d’un réflexe. Le français, en somme, ne vous est pas donné par l’environnement : il faut le porter, l’entretenir et, parfois, aller le chercher.

Ce serait toutefois une erreur de le croire absent. Il circule discrètement, chez les nouveaux arrivants comme chez certains résidents de longue date, enseignants, personnel de santé, employés du gouvernement territorial. Il suscite aussi, chez les jeunes de la communauté, une curiosité que je n’attendais pas et dont je reparlerai dans une prochaine chronique.

Il faut cependant se garder d’une confusion facile, et je la formulerai franchement. La minorité francophone du Nord n’est pas dans la position de la minorité francophone du Sud, et elle n’est surtout pas dans celle des Inuit. Ici, quelle que soit notre langue, nous sommes d’abord des arrivants dans une communauté inuit majoritaire, sur un territoire dont les Inuit sont les titulaires. L’enjeu linguistique qui compte le plus, à Salliq, n’est pas l’accès aux services en français : c’est la vitalité de l’inuktitut, et la manière dont l’école et les institutions la soutiennent ou la fragilisent. Il y a une solidarité possible entre langues minorisées ; il n’y a pas d’équivalence. Le reconnaître me paraît la condition d’une présence francophone honnête dans le Nord.

Richard Atimniraye Nyéladé est anthropologue, sociologue et professeur à temps partiel à l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur la souveraineté et l’autochtonie, de Taïwan au Somaliland. Arrivé à Coral Harbour (Salliq) en octobre 2025, il signe ici sa première chronique de nouvel arrivant dans la région de Kivalliq.