le Vendredi 3 avril 2026

Le plan d’aménagement du Nunavut vise à régir l’utilisation du territoire en déterminant où certaines activités, comme l’exploitation minière, peuvent avoir lieu et quels secteurs doivent être protégées.

Il s’agit d’une obligation prévue dans l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, qui encadre la gestion des terres et des ressources.

Si les raisons du retard demeurent floues, ses conséquences sont bien réelles selon certains acteurs. « En l’absence de cadre approuvé, des claims miniers continuent d’être enregistrés, y compris dans des zones identifiées comme devant être protégées » affirme Paul Crowley, résident de longue date à Iqaluit et membre du collectif « Friends of Land Use Planning ». Selon lui, 1,5 million d’hectares de claims chevauchaient ces zones en avril 2025, dont près de 800 000 hectares jalonnés depuis la publication du document.

Un document clé pour 2027

Une fois adopté, ce cadre de référence jouera un rôle essentiel dans les décisions d’aménagement du territoire, notamment lorsque le Nunavut prendra pleinement le contrôle de ses terres et de ses ressources le 1er avril 2027. Il constituera aussi le mécanisme permettant aux Inuit et aux Nunavummiut de donner un consentement libre, préalable et éclairé au développement.

Malgré son importance, le document n’a toujours pas été officiellement approuvé. Publié le 30 juin 2023, il n’a pas encore reçu l’aval des trois signataires requis : le gouvernement du Nunavut, le gouvernement du Canada et Nunavut Tunngavik Inc. (NTI).

NTI reconnait que le processus est long et indique qu’il examine attentivement le plan recommandé avec les gouvernements du Nunavut et du Canada, sans pouvoir commenter davantage pour le moment. L’organisation rappelle qu’il s’agit d’une exigence « importante et essentielle », prévue par l’Accord du Nunavut.

Du côté fédéral, la porte-parole pour Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada, Jacinthe Goulet, souligne qu’un cadre de planification du territoire permettrait à la fois de soutenir le développement économique et de protéger les habitats clés au Nunavut. Des discussions sont toujours en cours entre Ottawa, le gouvernement territorial et NTI afin de décider s’il sera adopté ou renvoyé à la Commission d’aménagement du Nunavut pour révision. Ottawa précise par ailleurs que ce processus n’a pas d’impact sur le transfert des responsabilités.

Le gouvernement du Nunavut se dit pour sa part, déterminé à assumer l’administration des terres, des eaux et des ressources naturelles à l’entrée en vigueur de l’Accord de dévolution. Estela Aguilar, spécialiste de la sensibilisation à l’environnement au ministère de l’Environnement du Nunavut, affirme également que le retard actuel n’aura pas d’incidence sur cet engagement.

« Nos travaux visent à assurer une transition sans heurts lors de la dévolution ».

— Estela Aguilar, spécialiste de la sensibilisation à l’environnement au ministère de l’Environnement du Nunavut

Elle ajoute que les échanges se poursuivent avec NTI et le gouvernement du Canada afin de parvenir à « une décision harmonisée ». À l’heure actuelle, le gouvernement n’est pas en mesure de commenter davantage les discussions en cours, évoquant leur caractère confidentiel.

Qu’est-ce que le transfert des responsabilités?

Le transfert des responsabilités est un processus par lequel le gouvernement fédéral cède au Nunavut le pouvoir de prendre des décisions sur la façon dont le territoire gère ses terres publiques, l’eau douce et les ressources non renouvelables.

Déjà mis en place au Yukon en 2003 et dans les Territoires du Nord-Ouest en 2014, ce transfert marque une étape clé vers une plus grande autonomie politique et économique du Nunavut.

L’industrie se dit peu inquiète

Baffinland reconnait l’importance de l’aménagement du territoire au Nunavut et souligne le travail en cours des organisations inuit et des gouvernements pour faire progresser le dossier.

Son directeur des communications, Peter Akman, affirme toutefois que l’absence d’un plan d’aménagement approuvé ne crée pas d’incertitude pour ses activités. Il précise que la société opère déjà sous un cadre régional, le North Baffin Regional Land Use Plan. Il renvoie par ailleurs à la position plus large de l’industrie minière, exprimée par la Chambre des mines des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut.

L’entreprise estime néanmoins qu’un tel dispositif clair et équilibré favoriserait une prise de décision plus transparente. Elle insiste sur la protection des zones d’importance environnementale et culturelle, tout en permettant le développement et ajoute que « des ajustements majeurs sont nécessaires » avant son adoption.

 Interrogé sur le réalisme de l’échéancier à l’approche du transfert des pouvoirs l’an prochain, Peter Akman n’a pas souhaité se prononcer, indiquant que cette question relève des gouvernements et des organisations inuit.  

L’industrie présente une position nuancée, entre l’absence d’inquiétude immédiate et la reconnaissance de l’importance d’un cadre clair pour orienter le développement.

Des délais remis en cause

Faute de détails de la part des signataires, certaines critiques émergent. Selon Paul Crowley, les raisons du retard demeurent floues, ces derniers n’ayant pas fourni de précisions quant à l’absence d’approbation. Il souligne toutefois qu’un groupe d’intervenants, soit la Chambre des mines du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest, s’est clairement opposé au plan. 

Il estime que ce retard est difficile à justifier et ne s’explique pas par un manque de temps, soulignant que celui-ci aurait déjà dû être entériné depuis longtemps. Il rappelle que les négociateurs inuit de l’Accord du Nunavut avaient toujours envisagé qu’un tel cadre soit en place bien avant la dévolution.

À ce stade, une part d’incertitude persiste quant à l’adoption du plan à l’approche du transfert des pouvoirs. Sollicitées pour commenter, la Commission d’aménagement du Nunavut ainsi que la Chambre des mines du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest n’avaient pas répondu à nos questions au moment de publier.

Selon les données de l’Enquête auprès des peuples autochtones (2022), moins de la moitié (48,1 %) des Inuit de 15 ans et plus occupaient un emploi au Nunavut. Une proportion importante, soit 41,5 % demeurait en dehors de la population active, c’est-à-dire sans emploi et sans en chercher

L’Enquête révèle aussi que 78 % des Inuit qui ne travaillent pas au gouvernement souhaiteraient y travailler. Or, de nombreux emplois dans la fonction publique restent à combler. Plusieurs fonctions exigent désormais une formation formelle, alors que certaines personnes ne se jugent pas qualifiées en raison d’un accès limité aux études, souligne Rowena House, directrice générale de la Chambre de commerce régionale de Baffin.

Un décalage entre les compétences et les besoins

L’enjeu ne se limite pas à un manque de main-d’œuvre, mais à un écart entre les compétences disponibles et les exigences des postes. « Dans la région de Qikiqtani, comme ailleurs, les entreprises font face à des défis pour recruter des travailleurs qualifiés », indique la directrice générale.

Une analyse récente menée par Signal49 Research, anciennement Conference Board du Canada, met également en lumière ce décalage, notamment dans la fonction publique. « Il existe un écart persistant entre les compétences de nombreux chercheurs d’emploi inuit et les qualifications exigées pour plusieurs postes », explique Amanda Thompson, chercheuse principale associée au sein de l’équipe des communautés autochtones et nordiques.

Elle précise que l’accès limité aux études postsecondaires dans le territoire, combiné à des obstacles financiers et linguistiques, réduit le bassin de candidats pour plusieurs postes.

Des ateliers en ressources humaines sont offerts par le gouvernement du Nunavut pour favoriser l’accès à la certification professionnelle.

Crédit : Ministère des Ressources humaines du Nunavut.

Des obstacles qui compliquent l’embauche

Au-delà des qualifications, plusieurs facteurs compliquent le recrutement et la rétention. Les employeurs doivent composer avec la pénurie de logements, le coût élevé de la vie et l’accès restreint à des services comme les garderies, souligne Rowena House.

La concurrence exercée par le gouvernement et les grands employeurs pour attirer les travailleurs constitue un autre enjeu majeur selon la directrice générale, dans un contexte où le bassin de travailleurs qualifiés demeure limité.

Selon une analyse de 2017 sur le marché du travail et la main-d’œuvre inuit, 27 % des postes au gouvernement du Nunavut étaient vacants, tout comme 18 % des postes fédéraux dans le territoire.

Amanda Thompson croit que la géographie joue également un rôle : une grande part des emplois de la fonction publique se concentre à Iqaluit, où le taux de chômage est plus faible que dans plusieurs petites communautés du territoire.

Faute d’un bassin suffisant de travailleurs qualifiés, le Nunavut dépend largement de la main-d’œuvre venant de l’extérieur pour pourvoir certains postes. En 2019, environ 34 % de la main-d’œuvre au Nunavut était composée de travailleurs vivant hors du territoire, selon une analyse du Conference Board du Canada.

Cette dépendance s’explique en partie par un accès limité à la formation postsecondaire dans le territoire. Le collège de l’Arctique du Nunavut demeure actuellement le seul établissement de ce type, même si un projet d’université inuit dont le campus principal doit être établi à Arviat, a été annoncé et devrait ouvrir dans les prochaines années.

Le Nunavut veut accroître la représentation des Inuit

Face à ces défis, le gouvernement du Nunavut affirme poursuivre ses efforts pour renforcer la participation des Inuit au marché du travail. Irma Arkus, gestionnaire des communications au ministère des Ressources humaines, indique que le gouvernement s’est engagé à accroître leur représentation dans la fonction publique afin qu’elle reflète davantage la population.

Cette priorité se traduit notamment par des formations ciblées, du développement du leadership, des nominations directes et des obligations prévues par l’Accord du Nunavut, soutenus par le Master Inuit Employment Plan.

Le gouvernement mise également sur des milieux de travail ancrés dans les valeurs sociétales inuit, la langue inuktut, ainsi que les connaissances culturelles et traditionnelles.

Les franco-nunavummiut auront-ils bientôt un hymne ? C’est en tout cas la volonté de l’Association des francophones du Nunavut qui a lancé un projet d’écriture, supervisé par le chanteur Yao. La communauté francophone, des tout-petits aux plus grands, était invitée fin mars à plusieurs ateliers musicaux pour écrire et composer cet hymne.

Dans une réponse transmise par le ministère du Patrimoine canadien, la visite de Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes et ministre responsable des Langues officielles, est présentée comme une volonté d’aller à la rencontre d’acteurs des milieux culturel, autochtones et des langues officielles afin de mieux saisir les réalités du terrain.

Du côté inuit, il a voulu comprendre les efforts déployés pour revitaliser les langues autochtones dans le territoire, ainsi que les moyens de maintenir et de renforcer les traditions. Il a notamment échangé avec des représentants de la Qaggiavuut Society et du Pirurvik Centre.  

Inuit Broadcasting Corporation (IBC) figure aussi parmi les organisations visitées. Sa directrice générale, Karen Prentice, indique qu’une annonce fédérale publiée le 20 mars 2026 prévoit un financement en sa faveur, sans avoir été présenté à cette occasion.

Le ministre a souhaité comprendre les efforts déployés pour la préservation et la valorisation de l’inuktut.

Crédit : Bureau du ministre Marc Miller

Les francophones exposent leurs priorités

Plusieurs organismes francophones, dont le CPE Les Petits Nanooks et le Réseau Santé en français au Nunavut (RÉSEFAN) étaient présents au Franco-Centre le 3 mars pour faire entendre leurs préoccupations. La Commission scolaire francophone du Nunavut (CSFN) a soulevé la question de la répartition des fonds entre le français langue première et le français langue seconde. « Ici, au Nunavut, les besoins sont grands et pour offrir les mêmes services que dans les autres provinces, nous devons dépenser plus », souligne la CSFN.

Carrefour Nunavut était présent et a mis de l’avant des enjeux liés à l’immigration francophone et au développement économique. Francis Essebou, directeur général évoque des difficultés à attirer et retenir des travailleurs d’expression francophone dans un contexte nordique, en raison du coût de la vie, du logement et de l’éloignement.

Il souligne un manque criant de services en français, particulièrement en santé, une situation qui a des conséquences concrètes pour les résidents. « Certains sont obligés d’aller dans le Sud lorsque vient le temps de faire leurs tests médicaux pour leurs démarches d’immigration ».

Une ouverture sans engagement concret

À l’Association des francophones du Nunavut (AFN), cette rencontre est décrite comme une première prise de contact visant à cerner les réalités du terrain. « C’était une visite pour écouter, comprendre les difficultés et discuter avec les organismes », résume Laurent Monty, analyste politique de l’AFN.

L’organisme porte-parole a souhaité réunir plusieurs acteurs du milieu communautaire francophone afin de permettre à chacun de s’exprimer, ce qui a donné lieu à « un échange clair et direct avec le ministre, dans une logique d’écoute ».

Parmi les autres dossiers abordés, le projet de la Maison de la francophonie ressort comme un élément central. Le fait que Marc Miller ait évoqué « matière à espoir » est interprété par l’AFN comme une volonté de maintenir le dialogue et d’aboutir à des discussions concrètes. « C’est quelqu’un qui comprend nos réalités nordiques. On sent un appui politique de la part de Marc Miller, ainsi qu’une ouverture pour faire avancer certains enjeux », souligne l’analyste.

De son côté, le ministre a apporté des précisions en entrevue avec Laurent Monty. Il a reconnu que la croissance du nombre de francophones au Nunavut nécessitera une attention accrue envers les organisations du milieu.

À la suite de ses échanges, il insiste sur l’importance d’adapter les approches au contexte linguistique du territoire, où la valorisation de l’inuktitut demeure centrale.

Il a aussi exprimé son appui au projet de la Maison de la Francophonie, tout en précisant que des discussions restent à venir, notamment avec le ministère de l’Infrastructure. Il se montre cependant prudent. « Je ne veux pas induire les gens en erreur ou porter de faux espoirs ».

Interrogé sur le projet du Centre de navigation de services en français, il rappelle que des secteurs comme l’éducation et la santé demeurent essentiels, puisqu’ils touchent des contextes où la langue maternelle joue un rôle central dans la capacité des personnes à s’exprimer. « Avec l’augmentation de la population, ça prend un effort additionnel », souligne Marc Miller en mettant de l’avant l’importance de l’implication du gouvernement du Nunavut.

Au Nunavut, où vivent un peu plus de 13 000 enfants, environ 5 000 d’entre eux sont concernés.

La situation est encore plus préoccupante chez les plus jeunes : près d’un enfant sur deux de moins de six ans vit dans un ménage à faible revenu. Cette précarité se traduit notamment par un accès plus difficile à la nourriture.

Logement et alimentation au cœur du problème

Le ministère de la Famille reconnait que la pauvreté infantile est étroitement liée à la crise du logement et à l’insécurité alimentaire, deux réalités bien présentes sur le territoire.

Selon des données du ministère, transmises par Ann Lehman-Allison, de nombreux ménages nunavummiut ont connu l’insécurité alimentaire. La pénurie de logements favorise aussi la surpopulation et une forme d’« itinérance cachée », un phénomène qui pourrait concerner jusqu’à 53 % d’après certaines études.  

Le Nunavut affiche toujours le taux le plus élevé au pays, même si une légère amélioration a été observée. La proportion d’enfants vivant dans la pauvreté est passée d’environ 41,8 % en 2022 à 38,8 % en 2023, selon le Rapport 2025 sur la pauvreté des enfants et des familles au Canada. La situation demeure toutefois plus préoccupante qu’avant la pandémie. En 2019, environ 31 % des enfants vivaient dans la pauvreté au Nunavut.

Dans ce contexte, cette amélioration doit être interprétée avec prudence, estime Leila Sarangi, directrice nationale de Campagne 2000. Elle rappelle que l’indicateur utilisé repose sur une mesure relative du revenu. L’évolution pourrait s’expliquer par une hausse des revenus ou des transferts gouvernementaux, mais aussi par des variations du seuil médian pour mesurer la pauvreté.   

Pour sa part, le ministère de la Famille attribue en partie cette baisse à l’élargissement, durant la pandémie, de programmes de soutien comme l’Initiative Les Enfants inuit d’abord (ICFI), qui a facilité l’accès à l’aide alimentaire pour un plus grand nombre de familles.  

Une fois ces subventions arrivées à échéance, la pauvreté est repartie à la hausse, indique Ann Lehman-Allison, qui observe une augmentation de la demande pour les programmes de sécurité alimentaire. Certaines banques alimentaires ont signalé une hausse de plus de 50 % des demandes.

Cette réalité se confirme aussi sur le terrain. Au-delà du revenu, l’insécurité alimentaire donne un autre aperçu de la précarité. L’organisme Amautiit Nunavut Women’s Association souligne que la pauvreté chez les enfants demeure profondément enracinée au Nunavut.

Les données sur l’alimentation brossent un portrait encore plus préoccupant : 79 % des enfants inuit vivent dans des ménages en situation d’insécurité alimentaire. Les familles concernées auraient besoin de 15 000 $ à 19 000 $ supplémentaires par année pour atteindre le seuil de faible revenu. 

« Cela témoigne d’une pauvreté structurelle au Nunavut, d’une ampleur inégalée ailleurs au pays. Il s’agit d’une crise persistante »

— Amautiit Nunavut Women’s Association

Le phénomène ne se limite pas au Nunavut. À l’échelle du pays également, la pauvreté infantile continue d’augmenter pour une troisième année consécutive. En 2023, environ 30 000 enfants de plus vivaient dans la pauvreté qu’en 2022.

Un écart marqué avec les autres territoires

Le Nunavut se distingue nettement des deux autres territoires du Nord. Le taux de pauvreté infantile y est plus du double de celui observé au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest, où il s’établit respectivement à 12 % et 16 %. Pour les auteurs du rapport, cet écart illustre l’ampleur des inégalités persistantes entre le Nunavut et le reste du pays.

Le gouvernement attribue cette situation au coût élevé de la vie, notamment en raison de l’absence d’accès routier, qui oblige à transporter les marchandises par avion ou par bateau.

Les prestations d’aide au revenu couvrent une part nettement plus faible du seuil de pauvreté qu’ailleurs dans le Nord canadien. Dans les Territoires du Nord-Ouest, elles représentent environ 75 % de ce seuil, contre 41 % au Nunavut. Ce constat soulève des questions sur l’efficacité des mesures en place.  

Des réponses encore limitées

Dans ce contexte, le ministère des Services à la Famille dit travailler avec des organisations inuit et divers partenaires gouvernementaux pour déployer des programmes visant à réduire la pauvreté chez les enfants et leurs familles.

Certaines mesures de soutien aux familles ont évolué au cours des dernières années. Le programme ICFI, par exemple, a abandonné son volet universel de bons alimentaires au profit d’un système basé sur les besoins.

Le ministre cite plusieurs initiatives sur le territoire, comme les banques alimentaires, les programmes de petit-déjeuner dans les écoles et la livraison de boîtes alimentaires. Des discussions sont également en cours avec ces organismes afin de mieux rejoindre les familles qui ne peuvent s’y rendre. Les subventions pour les services de garde visent à réduire les coûts pour les parents, à favoriser l’accès à l’emploi et à augmenter le revenu des ménages.

Leila Sarangi estime que plusieurs leviers demeurent essentiels pour réduire durablement la pauvreté infantile. Elle évoque notamment l’accès à un emploi de qualité, à des services de garde adaptés et dirigés par les Inuit, à une alimentation abordable, incluant la nourriture traditionnelle, ainsi qu’à des logements adéquats.

« Les gouvernements locaux et territoriaux doivent aussi mobiliser davantage les familles vivant dans la pauvreté afin de mieux cerner les priorités et soutenir des solutions ancrées dans les communautés et portées par les Inuit », affirme Leila Sarangi.

L’Arctic Canada Tourism Network vise à rapprocher les organisations du secteur des trois territoires pour favoriser l’échange d’information et le partage d’expertise sur les réalités du tourisme nordique. L’initiative a été annoncée lors de l’Arctic Summit, à Whitehorse, au Yukon, un événement consacré à la souveraineté, à la sécurité et au développement dans l’Arctique.  

Travel Nunavut rappelle que le secteur touristique dans les trois territoires repose surtout sur de petites entreprises ancrées dans les communautés et actives dans des environnements éloignés. L’organisation souligne qu’au Nunavut, l’industrie est étroitement liée au tissu local, à la culture et aux moyens de subsistance des Inuit. Pour Alex Stubbing, président-directeur général de Travel Nunavut, ce projet répond à un besoin concret. « Ce réseau nous offre un espace pour partager des connaissances et assurer que les voix du tourisme nordique soient présentes dans ces conversations ».

Cette collaboration s’inscrit dans un contexte où ce secteur représente un levier économique important pour les territoires.

Le poids économique du tourisme

Selon une évaluation de l’impact économique réalisée pour 2024 par Travel Nunavut, l’industrie touristique génère environ 823 millions de dollars pour l’économie du territoire et soutient plus de 6 000 emplois dans les communautés. Une nouvelle analyse pour 2025 est en cours et devrait être publiée dans les prochaines semaines.

Le territoire accueille approximativement 50 000 visiteurs chaque année, incluant les déplacements d’affaires. On compte entre 140 à 150 opérateurs touristiques dans l’ensemble du Nunavut, dont plusieurs sont de petites entreprises, appartenant à des Inuit.

Le secteur soutient un large éventail d’activités, allant des compagnies aériennes aux guides locaux, en passant par les pourvoyeurs, les artistes et les expériences culturelles offertes à la clientèle. « Nos entreprises travaillent souvent dans de petites communautés où les infrastructures sont limitées. Les échanges avec nos partenaires territoriaux nous aident à mieux comprendre les défis communs et les possibilités qui s’offrent à nous », ajoute Alex Stubbing.

Un accueil favorable sur le terrain

Cette collaboration est bien reçue par certains acteurs du secteur. C’est le cas d’Arctic Kingdom, qui organise des expéditions à travers le Nord canadien, au Nunavut, mais aussi au Nunatsiavut, dans le nord du Labrador, ainsi qu’à Eeyou Istchee, au Québec.

Son président et chef des expéditions, Graham Dickson, souligne que chaque région offre des paysages, des cultures et des expériences distinctes :

« Alors que l’intérêt national et international pour la découverte du meilleur de l’Arctique canadien continue de croître, la collaboration entre les régions devient essentielle. En travaillant ensemble, le Nord canadien peut en bénéficier, tout en répondant plus efficacement aux attentes des visiteurs provenant d’Asie, d’Europe et d’ailleurs, qui transitent par les principales portes d’entrée du Canada pour vivre le meilleur du Nord ».

De son côté, Alex Stubbing estime que le réseau pourrait permettre de mieux coordonner leurs actions face à plusieurs enjeux, notamment le transport, les infrastructures, la main-d’œuvre et la façon dont le tourisme arctique est représenté à l’international.

Il conclut que cette collaboration vise aussi à favoriser l’alignement des perspectives de la région et à s’assurer que les réalités des communautés soient reflétées dans les discussions plus larges sur l’avenir du territoire.

Du côté de Coppermine Tours and Lodge, une entreprise de Kugluktuk qui offre des expériences touristiques locales, on indique être encore en phase de développement, un processus jugé « lent ». 

Bien ancré dans le calendrier printanier d’Iqaluit, l’événement propose chaque année une programmation variée alliant traditions inuit, compétitions sportives et initiatives locales. L’an dernier, des concours de construction d’igloos, des courses de traîneaux à chiens, des soirées musicales ainsi qu’un bingo communautaire figuraient à l’horaire.

Certaines activités se démarquaient aussi par leur originalité, notamment un défilé de mode pour les aînés, dont les créations étaient réalisées à partir de sacs de poubelle. D’autres, comme des jeux-questionnaires pour les jeunes ou des portes ouvertes du service des incendies, venaient compléter l’offre déjà variée et accessible. Autant d’initiatives qui illustrent la créativité locale et l’implication de bénévoles et d’organismes de la communauté.

Du point de vue de la Ville d’Iqaluit, Toonik Tyme demeure avant tout un grand rendez-vous. « C’est un temps où la communauté se réunit pour célébrer la culture et l’identité inuit », souligne Geoffrey Byrne, gestionnaire des communications à la ville d’Iqaluit. 

Une mobilisation bien réelle

Si le festival représente un moment rassembleur, il repose aussi sur une forte mobilisation sur le terrain. « Il était clair que les organisateurs étaient débordés l’an dernier. À partir de là, nous avons décidé de nous engager davantage pour redonner de l’élan à la course », explique Karen Flaherty, à l’origine d’une campagne de financement indépendante visant à soutenir la course de motoneige qui relie Iqaluit à Kimmirut.

Cette initiative, menée « par et pour les Inuit », illustre le rôle clé de l’engagement local dans l’organisation de certaines activités. La collecte commence d’ailleurs à porter ses fruits. Selon une publication Facebook récente, environ 50 000 $ ont été amassés jusqu’à présent pour la course, bien que les montants finaux restent à confirmer, certaines contributions étant encore attendues.  

La participation à des événements implique aussi des coûts importants pour les communautés. À Pangnirtung, les familles de joueurs de hockey mineur sont appelées à débourser 200 $ par enfant afin de financer les billets d’avion vers Iqaluit.  

En parallèle, l’appui de partenaires aide à alléger ces coûts, notamment par l’achat de nouveaux chandails en vue du tournoi.

Une programmation encore incertaine

Chaque année, des acteurs locaux contribuent à la programmation en mettant de l’avant leurs propres activités, ancrant ainsi le festival dans son milieu. Certaines initiatives ne sont toutefois pas reconduites d’une année à l’autre. C’est notamment le cas de l’organisme SmartICE, qui offrait l’an dernier une sortie sur la glace avec démonstrations d’équipement, et qui n’est pas de retour cette année.  

De son côté, le groupe culturel Alianait, qui avait collaboré avec Toonik Tyme lors de la précédente édition pour présenter un concert, indique ne pas avoir été approché pour l’instant afin de prendre part à cette édition.

Les responsables du festival n’avaient pas répondu à nos demandes au moment de publier.

Malgré des informations encore limitées sur la programmation de cette année, Toonik Tyme continue de reposer sur une mobilisation essentielle de la communauté.

Organisée par la Fédération culturelle canadienne-française (FCCF) dans le cadre du Sommet pancanadien sur l’éducation artistique, la table ronde « La francophonie plurielle comme lieu d’appartenance culturel » a fait salle comble à l’auditorium du Musée des beaux-arts d’Ottawa, le 13 mars dernier.

L’objectif de cette rencontre était de rassembler les réflexions sur l’apport des arts au sentiment d’appartenance. Ce dialogue, aux yeux de l’animatrice Noémie Dansereau-Lavoie, doit permettre d’explorer comment les arts peuvent renforcer l’identité culturelle dans les communautés francophones en situation minoritaire.

L’art comme vecteur d’identité

Selon le président de Franco-Jeunes de Terre-Neuve et du Labrador, Tristan Claveau, n’importe quelle personne peut devenir un passeur culturel en s’impliquant dans sa communauté et en partageant sa vision de la francophonie.

Pour l’artiste et entrepreneure fransaskoise Alexis Normand, un passeur culturel agit comme un pont entre une œuvre artistique et une communauté. Ce rôle consiste à donner du sens à une œuvre pour les personnes qui la découvrent.

Le slameur et poète Yannick Mbuluku, alias Kimya, raconte que sa rencontre avec l’animateur et membre du groupe Improtéine, Martin Laporte, lors d’un camp de leadeurship a profondément influencé sa trajectoire. « Si Martin Laporte n’avait pas été là, peut-être que je ne serais pas ici aujourd’hui. […] Le rôle de passeur culturel, c’est quelqu’un qui fait le pont entre une œuvre et communauté, ou son expérience et une autre personne ».

Le représentant de la jeunesse du Manitoba pour l’Association canadienne d’éducation de langue française (ACELF), Raphael Raharijaona, a également affirmé que l’art et la culture jouent un rôle fondamental dans la construction d’une fraternité entre les communautés francophones du pays. Son propre sentiment d’appartenance ne s’est pas construit principalement à travers les matières scolaires traditionnelles, mais plutôt par le biais d’expériences artistiques.

« L’art, c’est comme un véhicule pour l’affirmation d’identité, et le fait de pouvoir partager son histoire ou d’être une personne culturelle nous permettent de nous comprendre les uns les autres. »

— Alexis Normand

Selon elle, les œuvres artistiques permettent également de créer des liens d’empathie entre les individus.

Des expériences concrètes pour les jeunes

La coach de vie, enseignante et artiste Alison Palmer a pour sa part évoqué le Festival théâtre jeunesse du Manitoba, qui rassemble environ 800 jeunes chaque année. D’après elle, ces activités permettent aux participants de vivre des expériences en français en dehors du cadre de la classe. La conférencière a ajouté que les souvenirs créés lors de ces évènements contribuent à forger des amitiés durables entre les jeunes francophones.

Alexis Normand a ensuite raconté une anecdote sur un élève qui avait assisté à l’un de ses spectacles et qui était resté seul vers la fin : « Il tremblait, puis il m’a dit : “Moi, ma famille, on est d’origine rwandaise. Et aujourd’hui, enfin, j’ai compris que je peux être franco-manitobain”». Selon l’artiste, cette expérience illustre bien la nature plurielle de la francophonie actuelle.

La représentante de la jeunesse de l’Ontario, Éliane Hamed, a également mentionné l’importance des nouveaux médias dans l’expression des jeunes. D’après elle, les balados et les projets numériques offrent aux élèves de nouvelles façons de partager leurs idées.

Le financement des arts en question

« Quand ça vient aux questions budgétaires, l’art et la culture francophone sont les premières choses à être coupées », a affirmé Yannick Mbuluku. Selon lui, ces domaines sont pourtant essentiels pour motiver les jeunes à rester engagés dans leur parcours scolaire.

Raphael Raharijaona ajoute que l’accès à la culture constitue également un enjeu de rétention scolaire. D’après lui, ce problème demeure particulièrement visible dans les régions rurales et isolées.

« Nous reconnaissons que des cours d’arts figurent déjà dans les curriculums à travers le pays. Toutefois, leur accessibilité et leur qualité varient considérablement d’une région à l’autre et un écart important persiste entre ce qui est prévu sur les curriculums et ce qui se passe réellement dans les écoles », a observé la présidente de la FCCF, Nancy Juneau, par écrit à Francopresse après la table ronde.

Tristan Claveau a comparé la situation des activités artistiques à celle des sports : « C’est super simple qu’une compagnie voie une équipe de sportifs et donne de l’argent. Quand c’est des activités artistiques, culturelles, il faut creuser beaucoup plus pour trouver de l’argent […] surtout [pour] des instruments ».

Présente à l’évènement, l’administratrice au sein de l’Alliance culturelle de l’Ontario, Anik Bouvrette, a appelé à un dialogue plus honnête entre les gouvernements et les artistes. Les jeunes devraient se trouver, selon elle, au cœur des décisions en matière de politiques culturelles et éducatives. « Les jeunes au centre. Nous, les adultes, quand on prend les décisions, [il faut] qu’on se mette dans la peau des jeunes ».

Les arts comme un mégaphone pour les francophones

« Pour moi, l’obstacle le plus grand ou le défi le plus grand, ce n’est pas l’anglais, c’est le silence », a exprimé Alexis Normand. Elle est d’avis que les arts permettent précisément de briser ce silence et d’encourager l’expression.

Éliane Hamed a ajouté que la pratique des arts lui a permis de développer une plus grande confiance en elle. Elle a expliqué que l’expérience de participer à cette table ronde lui avait donné le sentiment d’être réellement écoutée.

Lors d’un évènement organisé à Montréal le 17 mars sur le thème de « L’heure du positionnement juste : la Francophonie face au désordre mondial », la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Louise Mushikiwabo, a rappelé le rôle que peuvent jouer les francophones.

« Le premier ministre du Canada l’a brillamment rappelé lors de son discours à Davos : il y a une rupture dans l’ordre mondial tel que nous le connaissons. Le multilatéralisme est sous haute tension », a-t-elle déclaré.

Qu’est-ce que l’OIF ?

L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) regroupe 90 États et gouvernements. Elle compte 53 membres, 5 membres associés et 32 observateurs, tous ayant en commun l’usage du français ou un intérêt pour la francophonie.

Elle a pour mission de promouvoir la langue française et la diversité culturelle, tout en soutenant la démocratie, l’éducation et le développement économique dans l’espace francophone.

Le Canada, le Nouveau-Brunswick et le Québec sont membres à part entière. L’Ontario et la Nouvelle-Écosse sont des membres observateurs.

L’OIF organise notamment le Sommet de la Francophonie, dont la prochaine édition se tiendra au Cambodge, en novembre 2026.

Crise en Haïti

La francophonie à un rôle à jouer, « modeste certes, mais efficace et de plus en plus contenu ». Louise Mushikiwabo a évoqué les mécanismes politiques déjà mis en place par l’OIF, notamment après certains coups d’État en Afrique de l’Ouest ou lors de la crise actuelle en Haïti. « La francophonie n’abandonnera pas Haïti », a insisté la responsable.

Elle a aussi rappelé son propre travail auprès de l’Organisation des Nations Unies pour que les francophones aient leur place au sein du Pacte numérique mondial : «La francophonie a démontré à maintes reprises qu’elle est capable de leadeurship dans le monde, de vision et d’influence positive ».

Un espace économique sous-exploité

« La francophonie économique, qui prend de plus en plus de l’essor, est une réalité que nous n’avons pas assez exploitée », assure Louise Mushikiwabo.

Elle cite les missions économiques et commerciales de l’OIF, qui profitent notamment aux petites et moyennes entreprises et qui, selon elle, « se terminent toujours avec la signature de quelques contrats ».

« Notre rôle dans cette francophonie économique est plutôt un rôle de catalyseur, d’accompagnateur et parfois d’un accompagnateur de négociations ».

L’espace économique francophone, qui regroupe les États et gouvernements membres de l’OIF, représente une population 1,2 milliard de personnes, soit 17,5 % de la population mondiale, 16,5 % du PIB mondial, 20 % du commerce mondial de marchandises et enfin 14 % des réserves mondiales de ressources énergétiques et minières.

Source : La langue française dans le monde, édition 2026

Une francophonie en croissance

Le français compte désormais 396 millions de locuteurs et locutrices (contre 321 en 2022) et est devenu la quatrième langue la plus parlée au monde, selon un nouveau rapport de l’OIF, présenté à Québec le 16 mars.

Mais pour réaliser la projection de 590 millions de locuteurs en 2050, cela va exiger « d’être très vigilant par rapport à l’apprentissage du français », prévient Louise Mushikiwabo. « Il y a un intérêt et un appétit pour apprendre la langue. C’est la deuxième langue la plus apprise dans le monde ». La demande est là, mais les investissements devront suivre.

La responsable a aussi insisté sur l’importance d’inclure le français dans le multilinguisme. « Il y a un manque criant de traducteurs qualifiés dans le monde ».

Découvrabilité et numérique

Enfin, l’un des grands enjeux du moment reste la découvrabilité des contenus francophones.

Faire rayonner la francophonie en ligne reste un défi, mais pas un défi insurmontable, estime la secrétaire générale de l’OIF.

« Nous allons devoir aller frapper à la porte de tous les dirigeants de nos États pour les réveiller à la réalité que le numérique aujourd’hui est incontournable et qu’on ne peut pas rester en dehors ».

Au Nunavut, les plus récentes données de Statistique Canada mettent en lumière un paradoxe linguistique frappant. Si l’inuktut – qui comprend tous les dialectes de la langue inuit, dont les plus importants sont l’inuktitut, l’innuinaqtun et l’inuvialuktun – demeure largement présent dans la vie quotidienne, ces résultats révèlent néanmoins un écart grandissant entre son statut de langue maternelle et son usage réel. En 2021, près des deux tiers (62,7 %) des résidents du Nunavut ont déclaré l’inuktut comme langue apprise en premier, seule ou en combinaison avec une autre langue.  

Les pratiques linguistiques confirment ce décalage. Le recensement montre que, cette même année, 64,6 % de la population parlait l’inuktut à la maison au moins régulièrement. Toutefois, seulement 41,4 % en faisaient leur langue principale. 

L’écart est encore plus marqué dans les milieux de travail, où presque tous les employés (94,6 %) utilisent surtout l’anglais, contre 42,8 % pour l’inuktut.  

 Langue maternelle au Nunavut, 2021 

Source : Statistique Canada

Une transmission inégale 

Ces réalités apparaissent clairement lorsqu’on observe comment la langue se transmet d’une génération à l’autre. 

«Le Nunavut est la seule juridiction au Canada où une langue autochtone est parlée par la majorité. Malgré ce constat, les indicateurs montrent que linuktut fait face à un déclin préoccupant.»

— Pierre Ducy, directeur aux langues officielles au ministère de la Culture et du Patrimoine du Nunavut.  

Bien que de nombreux Nunavummiut continuent de parler inuktut à la maison et au sein de leurs communautés, des inquiétudes persistent quant à la transmission entre les générations, ajoute-t-il.  

« Le déclin de la transmission est clairement multifactoriel », explique-t-il. L’exposition croissante à l’anglais à travers les médias, la technologie et les réseaux sociaux, en est un exemple. L’hyperconnectivité et la disponibilité massive de contenu anglophone dans presque tous les aspects de la société, y compris au travail, comptent aussi parmi les principaux moteurs du changement linguistique.  

Selon Statistique Canada, le passage de la langue varie fortement en fonction du contexte familial. En 2021, environ 86,4 % des enfants nés de mères ayant l’inuktut comme langue maternelle l’avaient également comme première langue. Cette proportion chute toutefois nettement dans les ménages où les parents ne partagent pas la même langue. 

Dans ces couples, ce taux tombait à 40,7% pour l’inuktut, tandis que celle de l’anglais atteignait 69,6 %. Un écart qui illustre le poids grandissant de l’anglais dans la transmission familiale.  

Des défis persistants en éducation 

« Au sein du système éducatif, la pénurie d’enseignants qualifiés parlant inuktut, a ralenti la mise en œuvre complète de l’éducation bilingue », regrette Pierre Ducy. 

Il souligne que plusieurs contenus scolaires ont dû être développés presque entièrement en inuktut, du matériel pédagogique jusqu’au vocabulaire spécialisé.  

Plusieurs mesures ont été adoptées pour renforcer l’usage de la langue notamment par un cadre législatif élargi et des investissements accrus dans le système scolaire. 

Selon le gouvernement territorial, inverser le déclin linguistique passera entre autres par une coopération soutenue entre les institutions, les organisations inuit et le gouvernement fédéral ainsi que par un financement stable à long terme consacré à la protection et à la revitalisation de la langue.  

La pénurie d’enseignants qualifiés parlant l’inuktut demeure un enjeu important lié à la transmission de la langue.

Source : Ministère de l’Éducation du Nunavut

Une réalité plus fragile pour l’inuinnaqtun 

Les défis liés à l’inuktut sont encore plus marqués dans le cas de l’inuinnaqtun, principalement parlé dans la région du Kitikmeot. En 2021, seulement 23,1 % des enfants nés de mères ayant l’inuinnaqtun pour langue maternelle l’avaient également appris à titre de première langue. À titre comparatif, ce taux atteignait 86,4 % chez les enfants de mères ayant l’inuktitut comme langue maternelle. Cet écart illustre la fragilité croissante de ce dialecte et les difficultés de transmission au sein des familles.   

Le Commissariat aux langues du Nunavut a été sollicité pour commenter la situation, mais n’a pas été en mesure de répondre, le poste de commissaire étant actuellement vacant.  

Tous ces constats prennent un sens particulier alors que le Mois des langues autochtones, célébré en février, a remis en lumière les défis liés à leur préservation au Canada. Dans ce contexte, le gouvernement du Canada a rappelé l’importance de poursuivre les efforts de revitalisation linguistique à l’échelle du pays. « Depuis l’adoption historique de la Loi sur les langues autochtones il y a six ans, nous avons réalisé d’importants progrès afin de soutenir les communautés dans la réappropriation, la revitalisation et le renforcement de leurs langues », a déclaré par voie de communiqué le ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller. 

Les médias comme levier de transmission 

La revitalisation de l’inuktut passe aussi par les médias. Lancée à l’échelle nationale en janvier 2025, la chaîne Uvagut TV diffuse du contenu varié 24 h/24, allant des programmes pour enfants aux émissions d’actualités, ainsi qu’à des séries culturelles, films et documentaires.

«Notre raison d’être est de protéger, promouvoir et revitaliser l’inuktut pour toutes les générations»

— Lucy Tulugarjuk, directrice générale d’Uvagut TV

Elle souligne que dès la première année d’exploitation, des retombées concrètes sont déjà visibles : des familles et de nouveaux apprenants bénéficient maintenant d’une immersion linguistique quotidienne. Elle ajoute que les Inuit s’approprient des contenus d’actualité liés à leur réalité.  

Au-delà de ces initiatives, la directrice rappelle toutefois que la santé de l’inuktut varie d’un territoire et d’une communauté à l’autre au Canada, notamment en raison de l’impact de la colonisation et des politiques ayant fragilisé la transmission de la langue.  

Uvagut TV prévoit lancer prochainement un appel à propositions pour des productions en inuktut. Ce projet vise à soutenir la nouvelle programmation et à aider les producteurs inuit à démarrer ou développer leur carrière dans la production télévisuelle et cinématographique. « C’est une action directe pour renforcer notre langue et nous sommes fiers de contribuer à ce travail essentiel pour les Inuit et pour la santé à long terme de l’inuktut, dans tous les dialectes », conclut Uvagut TV. 

Si l’inuktut demeure au cœur de l’identité nunavoise, son avenir dépend désormais moins de son statut officiel que de la place qu’il occupe réellement.