le Mercredi 21 octobre 2026
le Mercredi 21 octobre 2026 6:47 | mis à jour le 21 octobre 2026 6:50 Regard sur les pôles

Ukiaq, l’automne, saison dorée et bilan estival

Entrée, à l'aube, dans le Fjord de Nachvak, Labrador, Parc des Monts-Torngat. — Daphné Buiron
Entrée, à l'aube, dans le Fjord de Nachvak, Labrador, Parc des Monts-Torngat.
Daphné Buiron

Alors que l’automne entame son passage fugace et doré sur le pourtour de l’Arctique, l’été comme un écho, l’hiver aux trousses, il est temps de se retourner et de dresser le bilan climatique de ce dernier été boréal.

Ukiaq, l’automne, saison dorée et bilan estival
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Ces dernières semaines, j’ai retrouvé l’Arctique après une longue année d’absence. Retrouvé le Grand Nord à la saison que je préfère : l’automne. Ukiaq en groenlandais et en inuktitut. 

Mais l’automne existe-t-il réellement sous les hautes latitudes ? Une saison fugace, une transition éclair entre l’été étincelant et la longue nuit d’hiver. Malgré sa rapidité, l’automne boréal porte, lui aussi, une sensation de ralentissement, de sérénité, le calme de paysages abandonnés par les migrateurs, moins de baleines, peu d’oiseaux marins. Plus de glace non plus, septembre étant le mois où l’étendue de glace de mer est à son minimum. Les bateaux ravitailleurs entament leurs dernières tournées de livraisons avant la longue trêve hivernale. Dans les maisons, les coops, on fait des stocks et des réserves.  Au Groenland, c’est la saison de la chasse aux rennes. Sous leur fourrure, les grands mammifères terminent d’épaissir leur graisse. 

Ce que j’affectionne particulièrement à cette saison, c’est d’observer, à l’image des latitudes forestières, la toundra arctique se parer de robes aux mille couleurs chatoyantes. Même rase, la végétation se dore, rougit, s’agite, fait valser ses flammettes de petites feuilles de saules jaunes, de bouleaux écarlates, secoue les dernières baies comme des clochettes que gobent les lagopèdes et les renards en demi-pelage hivernage. Ces teintes se retrouvent, le soir et le matin, dans les lumières inimitables d’aurores et des crépuscules incandescents. 

Le bateau de croisière d’expédition sur lequel je navigue avance en silence. Dans le vent frais de son sillage, je pressens les effluves des futures neiges. L’hiver est à nos trousses. 

Avant que le blanc ne revienne habiter en maître le paysage, que la neige ne recouvre les souvenirs des grandes chaleurs, que la glace de mer bâillonne à nouveau les éclats de l’océan, il est temps de se retourner et de dresser le bilan de ce que fut ce dernier été. 

Un été chaud confirmé sous les latitudes boréales 

Au fil des communautés que je visite, à Qeqertarsuatssiat au Groenland, à Iqaluit au Nunavut, à Nain et à Rigolet au Labrador, j’interroge les habitants. Comment a été l’été par chez vous ? 

Partout, une réponse unanime et souriante : « très beau ! » « Plus beau que d’habitude, surtout en juillet ». Par « beau », on entend très chaud et très sec. Plus que d’habitude donc. Des conditions plutôt bienvenues en ces périodes d’effervescence, de pêche, de déplacements, de visites, d’activités multiples. Août ne fut pas moche non plus, plutôt habituel.  En d’autres termes, l’été 2026, en Arctique comme en Europe, semble avoir rimé avec chaleur et de sécheresse. La tendance climatique se confirme, la tendance au réchauffement se renforce et avec elle, les conséquences associées sur l’environnement. 

Qu’en disent les données scientifiques collectées cet été ? Elles corroborent largement ces quelques témoignages, mais les tempèrent parfois aussi, car cet été boréal n’a pas montré de manière homogène de record flagrant.  

Ainsi, les premières observations montrent des mois de juin à août 2026 exceptionnellement chauds à l’échelle de l’Arctique, agrémentés de disparités régionales marquées : au Nunavut, record des températures depuis 1950. Au Groenland aussi elles dépassent les moyennes. Juin fut le mois de juin le plus chaud jamais enregistré dans l’Arctique, avec des températures régionales supérieures de +2,22 °C à la normale. Juillet se positionne troisième plus chaud de l’histoire de l’Arctique, (températures records en Sibérie jusqu’à 37,7 °C et plus de 30 °C dans les Territoires du Nord-Ouest). En revanche, les latitudes plus hautes qui bordent le pôle Nord ont enregistré un été frais et agité, caractérisé par une basse pression atmosphérique (le plus frais depuis 2014). 

De multiples répercussions 

Les conséquences s’illustrent directement dans l’étendue de glace de mer. Au 12 septembre, le minimum observé était de 4,60 millions de kilomètres carrés, au niveau similaire à celui des étés 2008, 2010 et 2025, le classant au rang de 10ᵉ plus bas jamais enregistré par satellite. Début octobre, l’étendue de banquise reste inférieure à la moyenne le long des côtes eurasiennes, et en mer de Barents. En revanche, le côté sud du Passage du Nord-Ouest est resté obstrué par des glaces épaisses dans le détroit de M’Clure. Du côté de l’Atlantique, la banquise, peu compacte, s’étend jusqu’au pôle Nord. 

Les conséquences du changement climatique s’illustrent directement dans l’étendue de glace de mer. Au 12 septembre 2026, le minimum observé était de 4,60 millions de kilomètres carrés, au niveau similaire à celui des étés 2008, 2010 et 2025, le classant au rang de 10e plus bas jamais enregistré par satellite.

Centre national de données sur la neige et la glace, Université du Colorado Boulder

Ces conditions météorologiques se répercutent sur l’état des sols et sur la fonte du pergélisol. Le Labrador est une région particulièrement touchée par ce phénomène. Des terrains autrefois solides deviennent instables, provoquant des fissures et des affaissements sous les habitations et les bâtiments communautaires. La communauté de Nain, village le plus septentrional de la province du Nunatsiavut, déplore la fragilisation des infrastructures. Les travaux nécessaires à la mise aux normes des bâtiments se heurtent aux difficultés d’accès aux matériaux et de logistique. Le nouveau centre culturel Illusuak, flambant neuf, a été construit en bordure de côte sur des pilotis enfoncés à 25 mètres de profondeur dans la roche afin d’éviter de tels désagréments. 

Des études montrent que cette fonte se déroule aussi sous le plancher océanique. La communauté, pour laquelle la pêche à l’omble chevalier demeure une ressource importante, s’en inquiète, mais observe également avec surprise l’arrivée dans la rivière de saumons, jusqu’ici absents.  

Un peu plus au sud de Nain, le petit village de Rigolet ne connait pas les mêmes inquiétudes. Le saumon de la rivière qui remonte jusqu’au lac Melville se porte bien. Au village, une fête s’annonce. Les moustiques sont partis. On danse en dégustant de la confiture de chicouté et des gâteaux de poisson. C’est avec regret que je quitte le Labrador, admirant les heures durant le défilé majestueux de la forêt boréale.  

Quelques jours plus tard, à Terre-Neuve, les habitants me tiendront un discours différent sur les mois écoulés : un été très froid, humide. Le dérèglement du climat n’arbore pas partout le même visage. 

Quel sera celui de l’hiver qui s’avance ? Alors qu’un épisode intense d’El Niño intense est attendu, chacun s’interroge. 

Fin septembre, le regel de la banquise a entamé un développement rapide, dû à des conditions assez fraîches en Arctique. 

À l’heure où je vous écris, à 82°N, la nouvelle Tara Polar Station (TPS), bateau scientifique moderne en forme de soucoupe, vient volontairement de se faire prendre dans les premières glaces. Installée sur une plaque immense, elle entame une dérive arctique au gré des courants qui devrait durer près de neuf mois. À son bord, douze femmes et hommes entament un long hivernage. 

Étendue de la glace de mer à son minimum, en Septembre 2026, comparé à la moyenne observé entre 1981 et 2010 (ligne magenta).

Centre national de données sur la neige et la glace, Université du Colorado Boulder