Dans notre édition du 26 août, nous vous mentionnons la nouvelle grande campagne de recherche scientifique CASCADES, qui sera menée cet automne en Arctique, au large du Groenland et du Nunavut, à bord du brise-glace de recherche canadien NGCC Amundsen. CASCADES, ce sont sept pôles de recherche menés par une vingtaine d’institutions issues de quatre pays différents (Canada, France, Groenland et Suisse). Cette initiative illustre parfaitement la coopération internationale dans l’étude du changement climatique et de ses impacts. Son objectif majeur est d’étudier la fonte des glaciers groenlandais, leurs impacts sur le climat du monde et sur l’écologie des communautés côtières.
La campagne CASCADE a débuté le 6 août 2026 et s’achèvera le 25 novembre 2026. Son ampleur rappelle celle de l’expédition MOSAIC (2019-2020) réalisée à bord du Polarstern allemand, à la dérive dans les glaces. Quelques mois plus tard, ce sera au tour de la nouvelle et futuriste station polaire TARA d’initier son aventure en se faisant prendre dans les glaces de l’océan Arctique pour plus de six mois de dérive hivernale dédiés à des opérations scientifiques multiples et internationales.
Ainsi, plusieurs grandes initiatives internationales d’observations multithématiques de l’environnement boréal s’apprêtent à se succéder. Leur but ? Ausculter le territoire de part en part, réaliser un check-up de cet être dont la santé inquiète, le questionner, prendreson pouls, prélever, analyser, poser des diagnostics afin de proposer des solutions adaptées. Ces dernières années, l’état de l’Arctique ne s’est ni amélioré, ni stabilisé. Il évolue, au contraire, plus vite qu’ailleurs, se réchauffe, fond, change de visage, entraînant de multiples conséquences, locales comme mondiales, écologiques comme géopolitiques. Le monde, concerné, envoie ses experts à son chevet.
Morphologie glaciaire spectaculaire, Est de Baffin. Calotte de glace Penny et sommets étêtés par l’érosion des glaces de la dernière période glaciaire.
Contexte général : pourquoi étudier l’Arctique aujourd’hui ?
Des changements, une transition, des données uniques à capturer sur le vif
Depuis plusieurs décennies, l’Arctique se réchauffe, et ce, environ quatre fois plus vite que le reste du monde. Ce phénomène d’amplification polaire s’explique par des rétroactions exacerbées dans les environnements glaciaires, comme la diminution de l’albédo de surface à la suite du recul des glaces, la fonte du permafrost, ou l’évolution des courants marins. Le territoire s’avère un laboratoire d’observation sentinelle du réchauffement et de ses conséquences.
Du réchauffement aux points de bascule
Devant la complexité du système climatique, les modèles visant à prévoir l’évolution du climat demeurent imparfaits. Pour les contraindre, la récolte de données sur le terrain s’avère nécessaire, même à l’époque des satellites et de l’IA. Devant la rapidité, voirel’accélération inattendue de certains paramètres, d’anciennes observations dépassées nécessitent des mises à jour. On surveille particulièrement le possible franchissement de certains seuils, ces points de bascule au-delà desquels le retour aux conditions initiales devient difficile. En Arctique, il s’agit par exemple de l’effondrement de la calotte glaciaire groenlandaise, du pergélisol boréal, de la glace de mer hivernale ou encore, de la circulation méridienne de retournement atlantique (AMOC).
Des conséquences à l’échelle mondiale
Les impacts de la fonte des glaces en Arctique se répercutent à des échelles locales comme planétaires et sont connectés au reste du monde via les circulations océaniques et atmosphériques (à commencer par la hausse du niveau des mers). Ces conséquences s’illustrent dans de multiples domaines (écologie, biodiversité, océanographie, climat, risques côtiers, ressources halieutiques, fonte du permafrost, économie, santé, vie sociale, tourisme, etc.), impliquant une dimension croissante des enjeux géopolitiques (par exemple : ouverture des voies maritimes arctiques, accès à de nouvelles zones minières). Dans ce contexte, il apparaît primordial de comprendre l’évolution des régions polaires, de la quantifier, de prévoir les conséquences au mieux pour appréhender le monde demain toutes les cartes en main. Savoir préserver, s’adapter, solutionner, proposer de nouvelles politiques, technologies et philosophies. Morphologie glaciaire spectaculaire, Est de Baffin. Calotte de glace Penny et sommets étêtés par l’érosion des glaces de la dernière période glaciaire.
Baleine à bosse se nourrissant dans le dédale d’icebergs géants du fjord glacé d’Ilulissat, Groenland de l’Ouest, été 2019.
L’expédition CASCADES : au croisement des prismes du territoire
L’expédition se déroulera en deux phases, s’étalant sur deux périodes clés du cycle arctique : la fonte de la banquise en août-septembre et son regel en novembre, soit les saisons de transition. La première consistera à prélever des échantillons (marins et terrestres) dans la baie de Baffin et dans différents fjords de la côte ouest du Groenland. La seconde se concentrera sur la formation de la banquise dans l’ouest de la baie de Baffin.
L’expédition s’orientera à travers quatre prismes : la glace, l’eau, l’air et la terre, s’intéressant aux interactions et interconnexions étroites entre les glaciers, les océans, l’atmosphère et les paysages.
Une attention particulière sera donnée aux fjords, là où s’écoule l’eau douce issue de la fonte de glaciers, afin d’observer les changements physico-chimiques marins, les courants et les variations écologiques associées dans ses zones précieuses pour la biodiversité, et donc, pour les ressources alimentaires des communautés locales. Les courants seront analysés depuis le cœur des fjords jusqu’à l’océan Atlantique.
Les disciplines de recherche étudiées sont regroupées autour de sept pôles : glaciologie, physico-chimie, matière organique, microbes, phytoplancton, chaîne trophique, carbone et sédiments. Ces pôles se déclinent ensuite en treize projets d’étude, assurant la récolte d’une moisson d’échantillons et de données. Ils seront traités au cours des mois et années suivantes par les différents laboratoires impliqués.
En complément, l’institut polaire suisse (SPI) initie CLASSCADES, une série de modules pédagogiques gratuits en français et en allemand dédiée aux structures éducatives.
À l’heure où certains États décident de réduire drastiquement les financements de la recherche publique dans leur pays (USA), remettant en cause l’existence du changement climatique pour asseoir leurs politiques, il est essentiel de rappeler ces réalités afin que chacun puisse jouer de son libre arbitre et de son pouvoir de décision. L’observation des changements qui métamorphosent l’Arctique ne laissent pas de place au doute, au regard de ceux qui les vivent.
Il est possible de suivre les avancées de l’expédition sur leur site officiel : https://cascades-expedition.science/
L’institut polaire suisse (SPI) initie CLASSCADES et offre une série de modules pédagogiques gratuits en français et en allemand dédiée aux structures éducatives : https://polar-class.ch/classcades/