le Mardi 21 juillet 2026
le Lundi 20 juillet 2026 8:20 Francophonie

Interdiction des réseaux sociaux : un risque de vide pour les jeunes francophones

Le projet de Loi sur les médias sociaux sécuritaires aura peu d’effets s’il n’y a pas d’investissement dans l’éducation des jeunes et des adultes, selon des spécialistes.  — Crédit : ©123RF Free Image
Le projet de Loi sur les médias sociaux sécuritaires aura peu d’effets s’il n’y a pas d’investissement dans l’éducation des jeunes et des adultes, selon des spécialistes.
Crédit : ©123RF Free Image

Les réseaux sociaux ont une utilité particulière pour la francophonie minoritaire ainsi que pour une partie de sa jeunesse et les enfants des familles immigrantes. Interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans doit se faire en réfléchissant au vide que cela créerait et en outillant jeunes et adultes, estiment des spécialistes.

Interdiction des réseaux sociaux : un risque de vide pour les jeunes francophones
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Dans la francophonie canadienne, les réseaux sociaux servent à rapprocher des communautés très éloignées les unes des autres, observe le consultant en éducation basé en Ontario, Bertrand Ndeffo.

« Facebook est extrêmement populaire. Extrêmement utilisé dans le Nord de l’Ontario. Pas seulement pour le divertissement, mais pour les liens », explique le fondateur d’EducNation Consulting, qui parcourt la province pour son travail.

Il a observé une dynamique similaire chez les moins de 16 ans.

« Les jeunes, les amitiés renforcent les liens sur les réseaux sociaux. C’est un espace dans des champs de communication, de créativité, de partage très important. C’est un espace identitaire. »

— Betrand Ndeffo, fondateur d’EducNation Consulting

Une logique qui s’applique aussi chez les jeunes francophones issus de l’immigration. À leur arrivée dans un nouvel environnement, les réseaux sociaux peuvent les aider à découvrir la culture locale et garder le contact avec la famille demeurée dans le pays ou la province d’origine.

À partir de ces constats, Betrand Ndeffo croit que le projet de loi C-34 sur la sécurité numérique du gouvernement fédéral est une bonne initiative, mais qu’il aura peu d’impact sans éducation des jeunes et des adultes, ainsi que sans recherche de possibles solutions de remplacement.

Le projet de loi C-34

Le projet de loi C-34, ou la Loi sur les médias sociaux sécuritaires, a été présentée à la Chambre des communes le 10 juin dernier. Son principal objectif est d’améliorer la sécurité des services de médias sociaux et des agents conversationnels. Plusieurs éléments sont mis de l’avant pour y arriver :

  • Les plateformes doivent trouver une façon efficace d’empêcher les moins de 16 ans d’avoir un compte ou prouver que leur service est sécuritaire pour les jeunes;
  • Bloquer divers types de contenu préjudiciable sur les réseaux sociaux et les agents conversationnels propulsés par l’intelligence artificielle;
  • Retirer en 24 heures tout contenu identifié comme préjudiciable;
  • Créer une Commission canadienne de la sécurité numérique chargée d’établir les normes de sécurité, de faire appliquer la loi et de traiter les plaintes des utilisateurs.

La Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF) estime même qu’une interdiction aura « des conséquences néfastes ».

« Il y a des problèmes avec les médias sociaux, mais c’est quand même aussi un outil que les jeunes utilisent. Et donc, ça compliquerait le travail de nos membres. Les organismes qui desservent un grand territoire ou qui veulent rejoindre des jeunes dans des régions plus éloignées auront de la difficulté à se faire connaitre et ça limiterait l’accès des jeunes à des initiatives bénéfiques à leur développement personnel et professionnel », explique la vice-présidente de la FJCF, Madeleina Daigneault.

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Pas d’interdiction sans éducation

Le conseil d’administration de la FJCF est en faveur des restrictions sur l’utilisation des réseaux sociaux, mais il nuance sa position en précisant qu’une interdiction totale serait difficile à appliquer et ne permettrait pas aux jeunes d’apprendre à s’en servir de manière responsable.

Selon leur consultation, « l’accent doit plutôt être sur la sensibilisation et l’éducation », souligne Madeleina Daigneault.

La recherche Littératie et citoyenneté numériques chez les jeunes d’expression française en milieu minoritaire au Canada fait le même constat.

Dans leur conclusion, Sylvain St-Onge, Anne Robineau et Josée Guignard Noël soutiennent qu’il serait préférable d’enseigner comment avoir un « esprit analytique en misant plutôt sur l’engagement et la participation des jeunes pour qu’ils soient capables de résilience en développant leur capacité réflexive en tant qu’apprenants et acteurs numériques ».

« Dans cette perspective, la protection des jeunes et l’éducation aux médias ne devraient pas être opposées, mais complémentaires », précise Sylvain St-Onge par courriel à Francopresse.

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Une question de capacités et de sécurité

Ces dernières années, les enquêtes et recherches associant l’utilisation des réseaux sociaux à des effets néfastes chez une partie des adolescents se sont multipliées. Leurs algorithmes peuvent mener à la dépendance, à l’isolement, à des troubles du sommeil et à une mauvaise image corporelle, entre autres.

Dans son parcours universitaire, la doctorante en droit à l’Université Laval, Marie-Pier Jolicœur, s’est spécialisée dans les questions de droits des enfants. Elle accueille favorablement l’interdiction des réseaux sociaux au moins de 16 ans, «en vertu du principe des capacités évolutives de l’enfant».

« De manière générale, dans la société, on ne permet pas à un enfant de 3 ans, 8 ans, 10 ans de faire la même chose qu’un adolescent de 13, 14, 15 ou 16 ans », rappelle-t-elle.

Elle rappelle également que l’on oublie parfois qu’Internet ne se limite pas aux réseaux sociaux. « Ce n’est pas parce qu’un jeune ne peut pas s’ouvrir un compte sur Instagram ou sur TikTok ou sur Facebook qu’il ne peut pas avoir une expérience numérique, faire de la recherche sur Google ou écouter des balados ».

Marie-Pier Jolicœur analyse que le gouvernement canadien a choisi de parler de la sécurité des enfants dans son projet de loi, et non de la santé publique ou mentale, comme l’ont fait l’Australie ou le Royaume-Uni. L’avenir dira si cette approche est plus efficace.

Crédit : Studio Magenta

D’autres moyens de communication très utilisés par les jeunes – comme ceux inclus dans des jeux vidéo – sont pourtant absents du projet de loi

En tant que mère engagée en éducation et ancienne enseignante basée à Hamilton, Sonia Macaluso a été témoin de suffisamment d’effets néfastes des réseaux sociaux chez les jeunes pour appuyer une interdiction.

Elle voit une incohérence entre la gestion du risque pour les jeunes dans la réalité et sur les réseaux sociaux.

« On a tout pour que les enfants soient en sécurité par rapport aux adultes qui viennent dans les écoles, mais on a zéro [protection] pour eux quand ils sont sur les réseaux sociaux. »

— Sonia Macaluso

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Un coup de main pour les parents

L’un des bénéfices du projet de loi perçu par Marie-Pier Joliœur est un rééquilibrage des responsabilités de protection des enfants entre les parents, l’État et les plateformes. « Parce que l’idée, c’est aussi d’impliquer une pluralité d’acteurs dans la recherche de solutions, que ce n’est pas juste le parent, c’est aussi une responsabilité étatique, de santé publique et tout ça. »

Dans leur recherche, Sylvain St-Onge, Anne Robineau et Josée Guignard Noël ont constaté que « les enseignants et les parents sont dépassés par le phénomène de désinformation et de propagande en ligne, tout comme l’intensité à laquelle les médias sociaux évoluent ». Ils recommandent donc de mieux outiller et accompagner les acteurs du système d’éducation.

Pour Bertrand Ndeffo, trop peu de parents connaissent ou utilisent des outils de contrôle parental pour les appareils électroniques.

Courtoisie

Bertrand Ndeffo insiste sur le besoin d’accompagner le projet de loi d’une recherche de solutions de remplacement et, surtout, d’éducation; pour les enfants, les parents et les enseignants.

« Il faut sensibiliser et former les parents, insiste-t-il. Il y a énormément d’adultes qui, un, ne savent pas utiliser l’IA, deux, n’ont quasiment aucune idée des risques associés à l’IA, déjà pour eux-mêmes et à plus forte raison pour les enfants à la maison. »

Selon lui, il faudra passer par les conseils scolaires, les associations et les organismes pour rejoindre le plus d’adultes possible. Et le gouvernement devra prévoir des fonds pour fournir cette éducation.