Désormais nouvelle ex-gouverneure générale, Mary Simon n’aura pas fait l’unanimité à sa nomination ni après son départ, notamment auprès de la francophonie canadienne. Si cette haute fonction gouvernementale ne requiert pas légalement le bilinguisme contrairement aux autres institutions fédérales, ses difficultés à s’exprimer régulièrement en français l’auront suivi tout au long de son mandat, reléguant parfois au second plan ses actions en matière de réconciliation. Pour de nombreux inuit et autochtones, ce point a rouvert des cicatrices qui peinent à se refermer, et démontre une fois de plus la place coloniale qu’occupent l’anglais et le français.
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Mary Simon, gouverneure générale du Canada, a terminé son mandat le 8 juin 2026.
Des réactions contrastées
Le débat entourant la maitrise du français de Mary Simon a laissé des traces chez plusieurs leadeurs inuit. Pour la députée libérale du Nunavut, Lori Idlout, les critiques formulées à l’encontre de la première gouverneure générale inuk démontrent qu’un important travail de sensibilisation reste à faire sur l’histoire et les réalités autochtones du Canada. Selon elle, les politiques coloniales ne relèvent pas uniquement du passé et continuent d’avoir des répercussions sur les communautés.
L’ancien commissaire du Nunavut et survivant des pensionnats, Piita Irniq, partage ce point de vue :
« D’après ce que j’ai observé, les dirigeants canadiens qui se sont exprimés dans les médias et qui ont critiqué Mary Simon parce qu’elle ne parlait pas couramment le français ont été totalement injustes et leurs commentaires déplacés. Ce n’était pas canadien. »
Selon lui, les dirigeants du pays auraient plutôt dû être fiers de voir une Inuk accéder à cette fonction.
La commissaire aux langues officielles des Territoires du Nord-Ouest, Krista Carnogursky, retient le travail exemplaire accompli par Mary Simon pour la réconciliation. Même si elle comprend certaines critiques, sa nomination reste – de son point de vue – historique.
« En tant que première personne autochtone à occuper ce poste, j’espère que certaines personnes ont pu comprendre l’histoire et l’héritage des pensionnats, et comment, historiquement, ceux-ci ont souvent empêché les gens d’apprendre leur langue », explique-t-elle.
De son côté, François Larocque, professeur titulaire à la faculté de droit de l’Université d’Ottawa, adopte une position nuancée. Il reconnait l’avancée importante que représente la nomination d’une gouverneure générale autochtone au Canada, compte tenu du passé colonial canadien et du symbole de la Couronne britannique : « Cette nomination a été un grand moment, pour plein de raisons historiques profondes et importantes. »
En revanche, malgré cette importante avancée, sa nomination constitue un tournant dans l’application des exigences liées au bilinguisme, selon l’universitaire.
« Il reste qu’au Canada, le pays est officiellement bilingue depuis 1969, rappelle-t-il. Et depuis ce temps-là, le gouvernement fédéral est dans un processus de bilinguisation progressive de toutes ses institutions fédérales, y compris pour le poste de gouverneur général. Donc, tous les gouverneurs généraux sont bilingues, en alternance de première langue française et de première langue anglaise. La nomination de Mary Simon, dans un sens, était une rupture avec cette tradition. »
François Larocque, professeur titulaire à la faculté de droit de l’Université d’Ottawa, reconnait l’avancée importante qu’a représentée la nomination d’une gouverneure générale autochtone au Canada. Il soulève cependant que cette nomination est une rupture avec la tradition de nommer des gouverneurs généraux bilingues.
« Colonisée par des missionnaires anglophones » – Sénatrice Michèle Audette
Michèle Audette, sénatrice du Québec et leadeur autochtone franco-innue, s’est dite très fière de la nomination de Mary Simon. « Pour la première fois de l’histoire, c’est une femme autochtone. Ça, c’était ma fierté, il fallait que je l’honore. »
Elle considère ce moment comme un évènement historique, d’autant plus que la sénatrice travaille beaucoup pour la cause des femmes autochtones. Elle a notamment été nommée parmi les cinq commissaires chargés de mener l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.
Les peuples autochtones n’ont choisi ni leurs colonisateurs ni la langue dans laquelle ils s’exprimaient. Mme Audette rappelle que Mary Simon n’a jamais eu le choix d’aller dans un pensionnat anglophone et les critiques à son encontre n’étaient pas justifiées au regard de ce contexte.
« Le fait qu’elle parle sa langue inuktitut et que le colonialisme l’a amenée à être colonisée par des missionnaires anglophones, pour moi, ça, c’était loin. Ce n’était pas une critique. Je savais que dans l’histoire, elle n’a pas choisi. Comme moi, je n’ai pas choisi les missionnaires francophones » explique-t-elle lors d’une entrevue accordée.
Cependant, Mme Audette rappelle que les deux langues officielles du Canada ont un statut commun et équivalent ; l’anglais ne devrait pas être considéré comme une langue ayant la priorité.
Des blessures encore présentes
Le débat soulevé autour de Mary Simon et des langues officielles ont ravivé de douloureux souvenirs à Piita Irniq. L’ancien commissaire du Nunavut, envoyé de force dans un pensionnat durant son enfance, rappelle que les élèves n’avaient pas le droit de parler leur langue.
En septembre 1958, après avoir parlé en inuktitut avec un autre élève, une religieuse l’a fait venir devant la classe avant de le frapper avec une règle. « On nous disait : « Ne me laissez plus jamais vous entendre parler cette langue dans cette classe. Vous êtes ici pour apprendre l’anglais et à écrire en anglais » », détaille celui qui est également enseignant en culture inuit.
« La douleur est encore présente aujourd’hui dans la paume de ma main. »
Piita Irniq rappelle que l’histoire des pensionnats doit être « pleinement comprise par tous les Canadiens »
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Une question qui dépasse le bilinguisme
Lori Idlout démontre que le mandat de Mary Simon illustre pourquoi le débat ne peut être réduit à la seule question du bilinguisme. Elle se souvient notamment du discours du Trône prononcé en inuktitut, anglais et français lors de sa première élection en 2021. La présence d’un qulliq pendant la cérémonie l’avait particulièrement marquée. « Lorsque j’ai senti l’odeur du qulliq, je me suis sentie accueillie dans le système parlementaire canadien en tant que nouvelle députée », raconte-t-elle.
Piita Irniq indique, lui-aussi, que le débat dépasse largement la seule question des langues officielles : « Nos langues autochtones existaient bien avant la création du Canada. Elles méritent d’être reconnues au même titre que le français et l’anglais et devraient être enseignées dans les salles de classe au pays ».
Commissaire aux langues officielles du Nunavut, Karliin Aariak, abonde dans le même sens et affirme qu’il est impossible de parler de réconciliation sans évoquer les langues. Selon elle, la perte de l’inuktut, qui englobe notamment l’inuktitut et l’inuinnaqtun, fait partie des blessures que le processus de réconciliation cherche à guérir.
Elle considère également que les droits liés à la langue ne devraient pas être mis en concurrence :
« La reconnaissance d’une langue n’enlève jamais rien à une autre. »
À ses yeux, reconnaitre l’inuktut ne diminue pas le français, pas plus que la reconnaissance du français ne diminue les langues inuit et autochtones.
Elle souhaite que la population cesse de voir les droits linguistiques « comme un gâteau à partager, où la part de l’un est prise à l’autre » et estime qu’il y a de la place pour toutes les langues.
La Commissaire aux langues officielles du Nunavut estime que toutes les langues peuvent cohabiter ensemble.
Pourquoi les langues autochtones ne sont-elles pas reconnues comme langues officielles ?
Le 7 septembre 1969, la première Loi sur les langues officielles fédérale est adoptée et les langues française et anglaise y sont déclarées comme étant les deux langues officielles du Parlement et du gouvernement du Canada. En 1982, le français et l’anglais sont déclarés langues officielles du Canada avec l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés.
Le professeur François Larocque rappelle qu’à cette époque, les enjeux entourant la reconnaissance des langues autochtones étaient totalement absents de la sphère publique et politique : « C’est un geste important en 1982 lorsqu’on a codifié les droits linguistiques dans la loi suprême du Canada. Mais ce qu’on n’a pas fait, c’est qu’on n’a pas codifié les langues autochtones, on n’a pas mis les langues autochtones dans cette catégorie. Est-ce qu’on aurait pu le faire ? Bien sûr que oui. Est-ce qu’on aurait dû le faire ? Peut-être, mais il n’y avait pas encore de conversation nationale sur cet enjeu-là. »
Lorsque le projet de cette loi appelée C120 a été discuté et adopté, Mme Audette regrette qu’aucun leadeur autochtone n’ait été convié aux négociations.
« Premièrement, lorsque les gens qui se sont mis autour d’une table pour décider quelles seraient les langues officielles au Canada (…), les premiers peuples n’ont jamais été invités. C’était une erreur de décider, sans nous, que seuls le français puis l’anglais devaient être officiels au Canada. »
De plus, inscrire cette loi dans la Constitution ne relevait pas de la bonne démarche, selon la sénatrice. En effet, les modifications constitutionnelles sont encadrées par des procédures exigeantes et complexes. « Ça devient difficile d’ouvrir la Constitution parce qu’il y a plein d’autres enjeux qui attendent leur tour si jamais la Constitution ouvrait. Pour moi, ça a été un rendez-vous manqué et la racine qui a fait mal à nos langues vernaculaires, nos langues millénaires et précieuses qui, pour beaucoup d’entre elles, sont encore vivantes. »
Dans ses appels à l’action, la Commission de la vérité et de la réconciliation n’a pas demandé à ce que les langues autochtones soient reconnues comme langues officielles. Les 14e et 15e appels à l’action font référence à la création d’une loi sur les langues autochtones et à la nomination d’un Commissaire aux langues autochtones afin de les valoriser et les revitaliser. « Nous demandons que ce commissaire soit chargé de contribuer à la promotion des langues autochtones et de présenter des comptes rendus sur l’efficacité du financement fédéral destiné aux initiatives liées aux langues autochtones, » peut-on lire dans le document.
Le 21 juin 2019, la loi sur les langues autochtones a été adoptée. La création du Bureau du commissaire aux langues autochtones découle de l’entrée en vigueur de cette loi qui prévoit aussi un examen parlementaire tous les trois ans et d’un examen indépendant tous les cinq ans. À ce jour, cette réévaluation n’a pas été faite et Mme Audette souhaite que cet examen se réalise, comme initialement prévu alors que la Décennie internationale des langues autochtones déclarée par l’Unesco a été proclamée jusqu’en 2032. « Faites cette étude-là, (une évaluation) de ce qu’il y a de bien ou ce qui devrait être amélioré dans cette loi-là », lance la sénatrice à l’attention des députés de la Chambre des Communes.
Par ailleurs, la sénatrice considère que les langues autochtones ne sont pas uniquement les premières langues du Canada : elles ont autant de valeur que le français et l’anglais.
« Les langues autochtones sont aussi importantes que les langues officielles parce que vous avez bâti votre pays sur nos territoires. On ne devrait pas quémander ces choses-la. Mais ça a été déchirant, difficile et on a perdu la bataille. »
Le Nunavut plaide pour une meilleure représentation des langues autochtones
Au-delà du débat entourant Mary Simon, plusieurs intervenants estiment que cette reconnaissance doit désormais passer à une autre étape et s’accompagner de mesures concrètes.
Piita Irniq croit qu’une certaine « pensée coloniale » demeure présente dans les discussions concernant les langues autochtones. Il partage à ce sujet l’analyse formulée par l’ancien député Jack Anawak, dans une entrevue accordée à CBC.
À ses yeux, les peuples autochtones doivent maintenant occuper une plus grande place afin que leurs droits, leur culture et leurs langues soient davantage reconnus et valorisés par les Canadiens non autochtones.
Lori Idlout souligne l’importance de la Loi sur les langues autochtones adoptée en 2019 et plaide pour un soutien accru aux efforts de revitalisation linguistique.
« Les programmes liés aux langues autochtones doivent devenir permanents. Les peuples autochtones continuent de faire face à des obstacles administratifs qui les empêchent de concentrer leurs efforts sur la préservation et la transmission de leur patrimoine linguistique. »
Dans une publication Facebook diffusée le 8 juin dernier, Lori Idlout a rendu un hommage appuyé à Mary Simon.
La Commissaire aux langues du Nunavut estime également que le renforcement de l’inuktut est directement lié à une meilleure représentation des Inuit au sein des institutions canadiennes. Elle soutient que tant qu’une personne ne pourra pas pleinement travailler, étudier et recevoir des services dans cette langue, la place des Inuit dans ces institutions demeurera fragile.
Malgré les progrès réalisés ces dernières années, Karliin Aariak juge qu’un écart subsiste entre les engagements et leur application concrète :
« Une loi n’a de valeur que dans la mesure où elle est mise en œuvre », déclare-t-elle.
Elle ajoute que plusieurs recommandations formulées par son bureau doivent être répétées année après année sans obtenir de réponse, tandis que les institutions fédérales présentes au Nunavut ne sont assujetties à aucun délai précis pour réagir à ces constats.
La Commissaire souligne également que la langue inuit ne bénéficie pas du même poids ni des mêmes garanties que le français et l’anglais à l’échelle fédérale. Cette différence se reflète notamment dans l’absence d’une reconnaissance équivalente à la prime de bilinguisme accordée aux fonctionnaires fédéraux travaillant dans les deux langues officielles. Les employés qui utilisent l’inuktut dans l’exercice de leurs fonctions ne bénéficient pas d’une mesure comparable.
Malgré ces constats, la Commissaire estime qu’il n’est pas nécessaire d’attendre une réforme constitutionnelle pour améliorer la situation. Elle indique que plusieurs avancées pourraient être réalisées dès maintenant dans le cadre des lois existantes, « si la volonté est là ».
Karliin Aariak rappelle néanmoins que les Nunavummiut disposent déjà de droits linguistiques reconnus par les lois territoriales et que les institutions présentes au Nunavut devraient d’abord veiller à respecter ces obligations. Le droit de recevoir des services en inuktut ne relève pas simplement d’une bonne intention, mais constitue une obligation légale pour les institutions visées.
« Lorsque nous traitons les langues autochtones comme un sujet à part, moins prioritaires que les langues officielles fédérales, nous perpétuons une hiérarchie héritée de notre histoire », souligne-t-elle.
Krista Carnogursky, Commissaire aux langues officielles des Territoires du Nord-Ouest.
Commissaire aux langues autochtones : un rôle symbolique ?
Le Canada fait figure de pionnier avec la création du tout premier poste de commissaire aux langues officielles au monde en 1970. « C’était vraiment une première, se remémore M. Larocque. Depuis ce temps-là, d’autres juridictions ont suivi l’exemple et ont créé des postes similaires », poursuit-il.
Cependant, comme le rappelle Michèle Audette, le rôle du Commissaire aux langues autochtones n’est pas équivalent à celui du Commissaire aux langues officielles. Alors que ce dernier est dans un espace plus symbolique avec des pouvoirs de décision et d’actions moins forts que ceux du Commissaire aux langues officielles, la sénatrice remarque que les langues autochtones sont, de ce fait, moins protégées.
En tant que Commissaire aux langues officielles des TNO, Krista Carnogursky, entrevoit son rôle et son mandat comme un facteur de revitalisation des neuf langues autochtones reconnues parmi les onze langues officielles. « Je considère que mon rôle consiste à informer les gens de leurs droits en vertu de cette loi et à leur faire savoir qu’ils peuvent déposer une plainte. Ce faisant, cela nous aidera à garantir que le gouvernement fournisse ces ressources ou ces services et traduise les informations dans leur langue, ce qui, je l’espère, contribuera également à la revitalisation de certaines langues autochtones, car nous savons que certaines sont en voie d’extinction », élabore la Commissaire qui entrevoit aussi des débouchés professionnels pour les personnes travaillant dans la traduction ou l’interprétation.
L’exception yukonnaise
Contrairement aux Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, le territoire du Yukon n’a pas de Commissaire aux langues officielles. Un recours peut cependant être intenté pour obtenir réparation en cas de violation des droits reconnus dans la Loi sur les langues. Cette dernière permet l’offre de services en langues autochtones sous certaines conditions.
Après avoir contacté à plusieurs reprises le Conseil des Premières Nations du Yukon, la direction générale a répondu que le Conseil ne ferait aucun commentaire sur ce sujet.