le Mercredi 18 mars 2026
le Mardi 17 mars 2026 23:59 | mis à jour le 18 mars 2026 0:00 Local

Inuktut : une langue officielle majoritaire sous pression

Malgré sa position de langue maternelle numéro 1 au territoire, l'inuktut décline et fait face à des défis majeurs. — Crédit : Brice Ivanovic
Malgré sa position de langue maternelle numéro 1 au territoire, l'inuktut décline et fait face à des défis majeurs.
Crédit : Brice Ivanovic

Bien que l’inuktut soit la langue maternelle d’une majorité de Nunavummiut, les données récentes montrent que son usage quotidien demeure inégal. Entre la transmission aux jeunes générations et la place croissante de l’anglais, la langue fait face à des défis bien réels.

Inuktut : une langue officielle majoritaire sous pression
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Au Nunavut, les plus récentes données de Statistique Canada mettent en lumière un paradoxe linguistique frappant. Si l’inuktut – qui comprend tous les dialectes de la langue inuit, dont les plus importants sont l’inuktitut, l’innuinaqtun et l’inuvialuktun – demeure largement présent dans la vie quotidienne, ces résultats révèlent néanmoins un écart grandissant entre son statut de langue maternelle et son usage réel. En 2021, près des deux tiers (62,7 %) des résidents du Nunavut ont déclaré l’inuktut comme langue apprise en premier, seule ou en combinaison avec une autre langue.  

Les pratiques linguistiques confirment ce décalage. Le recensement montre que, cette même année, 64,6 % de la population parlait l’inuktut à la maison au moins régulièrement. Toutefois, seulement 41,4 % en faisaient leur langue principale. 

L’écart est encore plus marqué dans les milieux de travail, où presque tous les employés (94,6 %) utilisent surtout l’anglais, contre 42,8 % pour l’inuktut.  

 Langue maternelle au Nunavut, 2021 

Source : Statistique Canada

Une transmission inégale 

Ces réalités apparaissent clairement lorsqu’on observe comment la langue se transmet d’une génération à l’autre. 

«Le Nunavut est la seule juridiction au Canada où une langue autochtone est parlée par la majorité. Malgré ce constat, les indicateurs montrent que linuktut fait face à un déclin préoccupant.»

— Pierre Ducy, directeur aux langues officielles au ministère de la Culture et du Patrimoine du Nunavut.  

Bien que de nombreux Nunavummiut continuent de parler inuktut à la maison et au sein de leurs communautés, des inquiétudes persistent quant à la transmission entre les générations, ajoute-t-il.  

« Le déclin de la transmission est clairement multifactoriel », explique-t-il. L’exposition croissante à l’anglais à travers les médias, la technologie et les réseaux sociaux, en est un exemple. L’hyperconnectivité et la disponibilité massive de contenu anglophone dans presque tous les aspects de la société, y compris au travail, comptent aussi parmi les principaux moteurs du changement linguistique.  

Selon Statistique Canada, le passage de la langue varie fortement en fonction du contexte familial. En 2021, environ 86,4 % des enfants nés de mères ayant l’inuktut comme langue maternelle l’avaient également comme première langue. Cette proportion chute toutefois nettement dans les ménages où les parents ne partagent pas la même langue. 

Dans ces couples, ce taux tombait à 40,7% pour l’inuktut, tandis que celle de l’anglais atteignait 69,6 %. Un écart qui illustre le poids grandissant de l’anglais dans la transmission familiale.  

Des défis persistants en éducation 

« Au sein du système éducatif, la pénurie d’enseignants qualifiés parlant inuktut, a ralenti la mise en œuvre complète de l’éducation bilingue », regrette Pierre Ducy. 

Il souligne que plusieurs contenus scolaires ont dû être développés presque entièrement en inuktut, du matériel pédagogique jusqu’au vocabulaire spécialisé.  

Plusieurs mesures ont été adoptées pour renforcer l’usage de la langue notamment par un cadre législatif élargi et des investissements accrus dans le système scolaire. 

Selon le gouvernement territorial, inverser le déclin linguistique passera entre autres par une coopération soutenue entre les institutions, les organisations inuit et le gouvernement fédéral ainsi que par un financement stable à long terme consacré à la protection et à la revitalisation de la langue.  

La pénurie d’enseignants qualifiés parlant l’inuktut demeure un enjeu important lié à la transmission de la langue.

Source : Ministère de l’Éducation du Nunavut

Une réalité plus fragile pour l’inuinnaqtun 

Les défis liés à l’inuktut sont encore plus marqués dans le cas de l’inuinnaqtun, principalement parlé dans la région du Kitikmeot. En 2021, seulement 23,1 % des enfants nés de mères ayant l’inuinnaqtun pour langue maternelle l’avaient également appris à titre de première langue. À titre comparatif, ce taux atteignait 86,4 % chez les enfants de mères ayant l’inuktitut comme langue maternelle. Cet écart illustre la fragilité croissante de ce dialecte et les difficultés de transmission au sein des familles.   

Le Commissariat aux langues du Nunavut a été sollicité pour commenter la situation, mais n’a pas été en mesure de répondre, le poste de commissaire étant actuellement vacant.  

Tous ces constats prennent un sens particulier alors que le Mois des langues autochtones, célébré en février, a remis en lumière les défis liés à leur préservation au Canada. Dans ce contexte, le gouvernement du Canada a rappelé l’importance de poursuivre les efforts de revitalisation linguistique à l’échelle du pays. « Depuis l’adoption historique de la Loi sur les langues autochtones il y a six ans, nous avons réalisé d’importants progrès afin de soutenir les communautés dans la réappropriation, la revitalisation et le renforcement de leurs langues », a déclaré par voie de communiqué le ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller. 

Les médias comme levier de transmission 

La revitalisation de l’inuktut passe aussi par les médias. Lancée à l’échelle nationale en janvier 2025, la chaîne Uvagut TV diffuse du contenu varié 24 h/24, allant des programmes pour enfants aux émissions d’actualités, ainsi qu’à des séries culturelles, films et documentaires.

«Notre raison d’être est de protéger, promouvoir et revitaliser l’inuktut pour toutes les générations»

— Lucy Tulugarjuk, directrice générale d’Uvagut TV

Elle souligne que dès la première année d’exploitation, des retombées concrètes sont déjà visibles : des familles et de nouveaux apprenants bénéficient maintenant d’une immersion linguistique quotidienne. Elle ajoute que les Inuit s’approprient des contenus d’actualité liés à leur réalité.  

Au-delà de ces initiatives, la directrice rappelle toutefois que la santé de l’inuktut varie d’un territoire et d’une communauté à l’autre au Canada, notamment en raison de l’impact de la colonisation et des politiques ayant fragilisé la transmission de la langue.  

Uvagut TV prévoit lancer prochainement un appel à propositions pour des productions en inuktut. Ce projet vise à soutenir la nouvelle programmation et à aider les producteurs inuit à démarrer ou développer leur carrière dans la production télévisuelle et cinématographique. « C’est une action directe pour renforcer notre langue et nous sommes fiers de contribuer à ce travail essentiel pour les Inuit et pour la santé à long terme de l’inuktut, dans tous les dialectes », conclut Uvagut TV. 

Si l’inuktut demeure au cœur de l’identité nunavoise, son avenir dépend désormais moins de son statut officiel que de la place qu’il occupe réellement.