Cette démarche de consultation s’inscrit dans la stratégie d’engagement du projet hydroélectrique Nukkiksautiit. Celle-ci prévoit plusieurs occasions d’échanges directs avec les Iqalummiut et les Pangniqturmiut à mesure que l’initiative progresse vers ses prochaines étapes, dont l’ingénierie et l’évaluation des impacts et des retombées.
À la suite de l’annonce de l’admission du dossier sur la liste fédérale des projets de construction nationale, la Nunavut Nukkiksautiit Corporation (NNC) a jugé important d’en préciser la portée. Cette démarche vise aussi à favoriser l’établissement de relations de confiance à l’échelle de l’Inuit Nunangat en matière de sécurité énergétique arctique et de souveraineté inuit.
L’expérience d’Inukjuak : des résultats concrets
Alors que la première séance, tenue en après-midi, était spécifiquement destinée aux organisations détentrices de droits et aux principaux partenaires, la seconde était ouverte au public. Dans les deux cas, la même présentation a été livrée, suivie d’une période de questions-réponses.
Jess Puddister, gestionnaire de la stratégie et des opérations à la NNC, souligne l’importance pour les Inuit du Nunavut de pouvoir entendre directement d’autres Inuit ayant une expérience concrète des processus de développement, de prise de décision ainsi que des impacts et des bénéfices liés à ce genre d’initiative, sans intermédiaire.
À cette fin, Tommy Palliser et Eric Atagotaaluk, tous deux d’Inukjuak, ont pris part à la rencontre. Ils ont présenté un aperçu de la centrale hydroélectrique Innaviq opérationnelle depuis 2023, notamment les raisons ayant motivé ce choix, son déroulement ainsi que les changements observés dans leur communauté depuis sa mise en service.
Depuis l’entrée en fonction de l’installation, Inukjuak n’est plus dépendante à 100 % du diesel pour la production d’électricité, affirme Eric Atagotaaluk, directeur de Pituvik Sarvaq Energie Inc. Plus de 500 logements résidentiels ont également été convertis à un système hybride, combinant un chauffage électrique à l’infrastructure existante.
« Au total, la communauté n’utilise plus environ 3 millions de litres de diesel par année »
Selon l’Institut Pembina, un organisme canadien indépendant qui analyse les politiques liées à l’énergie et à la transition énergétique, le projet a généré entre 50 et 100 emplois sur place durant la construction, ainsi que deux à trois emplois permanents pour les opérations à long terme. Emily He, gestionnaire du programme Énergies renouvelables dans les communautés éloignées, ajoute que les revenus sont réinvestis dans un fonds communautaire, un fonds de soutien social et le développement de l’entreprenariat, contribuant directement à la croissance locale. Selon l’organisation, 90 % des besoins en électricité d’Inukjuak sont maintenant comblés par l’hydroélectricité, et la majorité des bâtiments résidentiels ont été convertis au chauffage électrique.
Défis et acceptabilité sociale
Eric Atagotaaluk affirme que la planification logistique a représenté un défi important compte tenu des volumes de matériel et d’équipement à expédier vers le site. Pour limiter les retards liés aux contraintes du transport maritime, l’entrepreneur a notamment dû louer une barge permettant un acheminement régulier des matériaux.
Au-delà des enjeux logistiques, l’initiative a également soulevé des préoccupations. « Même si 83,2 % de la population appuyait le projet lors du référendum de 2010, une partie de la communauté y était opposée et s’est montrée très vocale quant aux impacts potentiellement négatifs », indique le directeur de Pituvik Sarvaq Energie Inc. Afin de répondre à ces préoccupations, des séances d’information supplémentaires ont été organisées à l’approche de la phase de construction. Plusieurs enseignements clés ont émergé du projet Innavik, notamment l’importance de l’implication communautaire, du leadership local et de l’appropriation de la démarche par les populations concernées, souligne Jess Puddister.
Des oppositions que l’on retrouve aussi au Nunavut, comme à Pangnirtung où le député Johnny Mike a exprimé ses craintes auprès de nos confrères de CBC News, notamment au sujet de l’impact environnemental. Ce dernier dénonce également un déni de démocratie concernant le choix de la rivière Kuugaaluk par la Qikiqtani Inuit Association (QIA) :
« L’an dernier, les Pang présents à la réunion n’ont jamais soutenu le sondage. Je m’y opposais également. Mais ils ont quand même choisi ce site l’été dernier »
Similarités et différences
Eric Atagotaaluk estime que les principales ressemblances entre Inukjuak et Iqaluit résident dans les conditions climatiques hivernales rigoureuses, qui influencent directement la planification des travaux et les échéanciers de construction.
Dans les deux régions, il souligne également l’importance de la chasse et de la pêche dans le mode de vie inuit, ce qui explique les préoccupations soulevées quant aux impacts potentiels sur les poissons, la faune et leurs habitats.
Sur le plan énergétique, il note que si le projet hydroélectrique d’Iqaluit devait aller de l’avant et devenir opérationnel, les coûts de l’électricité ne dépendraient plus du prix du diesel, lequel n’a cessé d’augmenter au fil des ans.
Les énergies renouvelables permettraient ainsi de réduire, voire d’éliminer cette dépendance au diesel, tout en diminuant les émissions de gaz à effet de serre associées aux centrales thermiques.
Sur le plan de l’analyse à l’échelle canadienne, Jess Puddister observe que bien que le projet hydroélectrique d’Innavik à Inukjuak soit de plus petite envergure (7,5 mégawatts) que celui d’Iqaluit Nukkiksautiit (15 mégawatts), il demeure l’exemple le plus comparable au Canada en termes d’échelle et de localisation.
Puisqu’il existe peu de centrales hydroélectriques de petite taille dirigés par des Inuit et construits dans des conditions arctiques, elle estime que celle d’Iqaluit a beaucoup à apprendre de l’expérience des Inukjuamiut.
Pour l’institut Pembina, ce type d’initiative s’inscrit dans une vision plus large de résilience énergétique dans le Nord. En réduisant la dépendance aux carburants importés et en misant sur le leadership local, ces initiatives contribuent à renforcer les communautés. L’organisation considère toutefois que le Canada devra poursuivre ses investissements en formation, en accompagnement et en collaboration avec les leaders locaux pour soutenir ces projets à long terme.