Mercredi 6 janvier. La nuit est tombée depuis bien longtemps sur Iqaluit, en ce milieu d’après-midi. Si en Europe on s’émeut de la disparition de Brigitte Bardot et lui rend hommage, les Nunavummiut subissent encore les conséquences de l’embargo imposé sur les produits du phoque. À quelques centaines de kilomètres du cercle polaire arctique canadien, Aaju Peter nous ouvre les portes de sa maison surplombant la banquise sur la baie de Frobisher, dans la capitale du Nunavut. Le visage marqué par la fatigue, l’actualité au Groenland – sa terre natale – et des années de combat pour les droits inuit, elle s’excuse d’avoir reporté notre rendez-vous de deux petites heures. « Les nouvelles sont tellement mauvaises dans le monde » soupire-t-elle en fermant les yeux après s’être installée derrière son bureau.
Engagée depuis des années dans la lutte contre la désinformation sur la chasse aux phoques qui domine en Europe, protagoniste principale du documentaire Angry Inuk (2016) réalisée par son amie Alethea Arnaquq-Baril, Aaju Peter n’a pas hésité longtemps avant d’accepter notre rencontre pour évoquer « l’héritage Bardot » :
« Elle a été cruelle envers les Inuit, avec des conséquences très néfastes pour notre culture, notre économie et la transmission générationnelle de notre savoir-faire dans tout l’Arctique. Elle nous laisse un goût amer. »
Aaju Peter est l’une des grandes figures de la défense des droits inuit sur la scène internationale.
Des campagnes dénoncées comme racistes et coloniales
Pour comprendre ce « goût amer » laissé par Brigitte Bardot au sein des populations inuit, il faut remonter à la fin des années 1970. Après avoir abandonné sa carrière d’actrice pour se consacrer à la cause animale, « BB » devient la première célébrité à dénoncer la chasse aux phoques en 1976, dans le sillage des ONG tels que le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) ou Greenpeace. « Canadiens assassins » prononce-t-elle l’année suivante lors d’un voyage à Terre-Neuve après s’être mise en scène devant les caméras en caressant un bébé phoque (blanchon).
À la suite de ces campagnes qui choquent l’opinion publique, l’Union européenne interdit la commercialisation de peaux et produits dérivés du blanchon en 1983, sans se soucier des conséquences pour les peuples inuit et autochtones. « C’était improbable que l’Europe ait la possibilité d’adopter une loi qui affecte un autre pays, un autre peuple, mais elle l’a fait » regrette Aaju Peter. Le marché s’effondre, sans distinction. Une première victoire pour les organisations de défense animale, qui militent encore aujourd’hui pour l’interdiction pure et simple de la chasse aux phoques. Pour les Inuit, c’est le début d’une « Grande Dépression ».
Cinéaste engagée autour des enjeux socioculturels inuit, Alethea Arnaquq-Baril dénonce des campagnes fondées sur du racisme, qu’il soit inconscient ou délibéré. « Beaucoup de gens à qui ces célébrités – comme Brigitte Bardot, Pamela Anderson ou Ellen DeGeneres – s’adressent ne se rendent pas compte à quel point leur tactique est profondément raciste. Il ne leur vient pas à l’esprit que de s’attaquer à la principale source de nourriture d’une ethnie spécifique, cela a un profond impact raciste. Mais les visages de ces campagnes le savent très bien » déclare la réalisatrice d’Angry Inuk, avant de poursuivre :
« Vous savez, quand nous traitions Brigitte Bardot de raciste, beaucoup de gens ne le croyaient pas jusqu’à ce qu’elle tienne des propos islamophobes. Finalement, le monde entier a compris à quel point elle l’était. Mais nous, nous le savions déjà depuis des décennies. »
Saisie par le Canada, l’Organisation Mondiale du Commerce reconnaît en 2013 « une mesure discriminatoire pour les produits canadiens du phoque » mais « toutefois justifiée en raison des préoccupations morales du public ». Or pour Lori Idlout, députée fédérale du Nunavut (NPD), « cela montre que des phoques ou bébés phoques sont plus importants que des humains. » Elle enchaîne : « Ces décisions sont fondées sur de l’ignorance et une vision déformée de l’environnement. Elles reposent clairement sur une attitude coloniale ».
Le navire Sea Sheperd, avec une proue à l’effigie de Brigitte Bardot, amarré sur les quais de Seine à Paris en 2015. Le trimaran est resté 11 ans dans la flotte de l’organisation fondée par Paul Watson.
Les dates à retenir
1977 : Premier déplacement de Brigitte Bardot au Canada (Terre-Neuve).
1983 : L’Union européenne vote une première interdiction de commercialisation de produits dérivés du blanchon, bébé phoque du Groenland.
1987 : La chasse commerciale du blanchon devient illégale au Canada
1989 : Ajout de deux nouvelles espèces dans la directive européenne de 1983 : le phoque du Groenland et le phoque à capuchon
2001 : Le gouvernement canadien cesse de financer l’industrie
2006 : Nouveau déplacement de Brigitte Bardot au Canada pour demander au Premier ministre Harper l’interdiction de la chasse aux phoques, après le rebond du marché canadien qui atteindra un pic cette même année.
2009 : L’Union européenne vote l’embargo total sur les produits issus de ce mammifère marin, avec une entrée en vigueur en 2010. Une dérogation est toutefois accordée pour les produits issus de la chasse traditionnelle inuit et autochtone, reposant sur trois critères : issus d’une chasse réglementée pour la gestion durable ; présentent un caractère occasionnel pour les familles ou voyageurs ; ne doivent pas présenter des fins lucratives.
2015 : Modification du règlement suite aux décisions de l’OMC. Le Nunavut, les TNO et le Groenland obtiennent un statut consultatif agréé auprès de l’UE. La mise sur le marché des produits issus de la chasse traditionnelle est autorisée si certifiée.
2024 : Première réévaluation globale du règlement amorcée par la Commission européenne.
De graves conséquences économiques, socioculturelles et environnementales qui frappent encore les communautés inuit du Nunavut
Contrairement aux idées reçues, les Inuit avaient une part importante dans le commerce des peaux et produits dérivés du phoque. Colonisés, victimes d’un génocide, ils avaient trouvé dans leur principale source de nourriture et leur savoir-faire un moyen de prendre part dans une économie mondialisée, en revendant des peaux de phoque annelé aux enchères nationales et internationales par l’intermédiaire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. « Nous avons grandement été affectés dès la première interdiction de 1983. Ici les chasseurs partent chasser, vendent les peaux, puis repartent chasser car la nourriture est partagée avec toute la communauté » explique Aaju Peter.
En 1989, un rapport rédigé par Pêches et Océans Canada indique qu’un peu plus de 284 000 peaux brutes ont été exportées vers l’Europe en 1984, dont 20 à 30 000 en provenance des Territoires du Nord-Ouest, qui englobait alors le futur Nunavut créé en 1999. « L’impact dans de petites communautés comme les nôtres est très fort » note Zoya Martin, directrice de la Division des pêches et de la chasse aux phoques du gouvernement du Nunavut. « Nous n’avons pas besoin d’en vendre des milliers pour faire vivre des familles. Une centaine représente déjà une grande différence. » (NDLR : 36 000 habitants au Nunavut en 2021).
Dans un territoire arctique où le chômage atteint 15,3%, frappé par l’insécurité alimentaire, les communautés inuit ont ainsi perdu une importante source de revenus. « Les chasseurs ne pouvaient plus obtenir d’argent pour aller chasser, mettre de l’essence. Leur capacité à subvenir aux besoins de la communauté a donc considérablement diminué » développe Aaju Peter, qui avait engagé, sans succès, plusieurs actions en justice contre l’Europe.
Lors du festival des arts inuit Alianait qui s’est déroulé en juin dernier, deux phoques s’apprêtent à être découpés et partagés dans un festin communautaire.
Selon le livre blanc Past present and future of the canadian seal fishery (Conservation Visions Inc, 2024), les exportations de produits du phoque ont généré en 1964 plus de 7 millions de dollars aux Territoires du Nord-Ouest. Après l’interdiction européenne de 1983, ce chiffre est tombé à moins de 250 000 dollars. Dans la communauté de Pangnirtung, le revenu moyen d’un chasseur est passé de 1100 à 200 dollars par an entre 1984 et 1994. Les prestations sociales ont explosé, augmentant de 176% à Clyde River, jusqu’à 443% à Sanirajak. « À cause de cette interdiction, nous sommes la troisième génération d’Inuit à vivre encore de l’aide sociale. » insiste Delia Young, responsable de la Division des pêches et de la chasse aux phoques.
Évolution des revenus générés par l’exportation de produits du phoque aux Territoires du Nord-Ouest entre 1961 et 2017.
Au prix d’une lutte sans relâche pour faire entendre leur voix, Inuit et autochtones n’ont obtenu qu’un timide recul de l’Union européenne en 2009 et 2015. Les exemptions accordées, trop contraignantes, n’ont pas permis d’améliorer la situation. « Nous ne pouvons toujours rien vendre » se désole Aaju Peter, également conceptrice de bijoux et vêtements. « Nous ne pouvons pas faire de vente en ligne car nous ne pouvons pas obtenir facilement les formulaires d’attestation auprès des artistes. Les obstacles sont trop difficiles » confirme Zoya Martin. Pour Lori Idlout, ces dérogations n’ont fait qu’aggraver la situation : « Diviser les peuples ne profite à personne. Les chasseurs de phoques de la côte Est et les chasseurs inuit jouent tous un rôle important. La stigmatisation persiste avec ces exemptions ».
2009 : Une dérogation est toutefois accordée dans la loi européenne pour les produits issus de la chasse traditionnelle inuit et autochtone, reposant sur trois critères :
1) issus d’une chasse réglementée pour la gestion durable ;
2) présentent un caractère occasionnel pour les familles ou voyageurs ;
3) ne doivent pas présenter des fins lucratives.
2015 : La mise sur le marché de ces produits est autorisée si certifiée.
Au-delà des lourdes répercussions économiques sur les familles inuit, la transmission du savoir-faire traditionnel s’est elle aussi trouvée impactée, aggravant les stigmates de la sédentarisation forcée par le Canada.
« À mon époque, le processus de traitement des peaux consistait à s’assurer que toutes les femmes sachent nettoyer correctement la peau, à faire des coupes parfaites […] Quand j’ai commencé, on ne me donnait pas une bonne peau pour des questions d’expérience. On la confiait à quelqu’un d’autre pour rapporter plus d’argent à la famille. Maintenant, c’est quelque chose qui ne se fait plus autant. C’est l’un des grands problèmes de cette situation » témoigne Delia Young.
Sur le plan environnemental, si un déclin des populations de phoques était effectivement constaté, causé par de multiples facteurs, avant les différentes mesures prises par l’Europe, certaines catégories connaissent depuis d’importantes hausses. Selon un rapport parlementaire canadien, 7,4 millions de phoques du Groenland étaient recensés en 2017, soit 6 fois plus que dans les années 1970.
Le phoque annelé présent en Arctique est plus difficile à étudier dans une région aussi vaste et difficile d’accès mais aussi car cette espèce met bas dans des tanières creusées sous la neige. Leur population était néanmoins estimée à 1,3 million dans les années 1990.
Aire de répartition du phoque commun dans l’Atlantique Nord.
Dans son rapport Assurer l’avenir de la chasse aux phoques (2024), un comité sénatorial critique la gestion fédérale : les quotas de chasse – 60 000 pour le phoque gris, 400 000 pour le phoque du Groenland, ne sont que rarement atteints avec 1 et 7% des limites capturées entre 2018 et 2022. Morley Knight, ancien sous-ministre adjoint aux Politiques des pêches souligne que les phoques consomment « 22 fois plus de poissons que ce que capturent les bateaux de pêche commerciale », nuisant à la fois au secteur et à l’équilibre des écosystèmes. Aaju Peter complète : « Nous savons que les phoques consomment des tonnes de poissons, plus que ce que les pêcheurs attrapent. C’est parce qu’on les laisse se multiplier à volonté qu’on en voit beaucoup plus qu’avant ».
La direction de la Division des pêches et de la chasse aux phoques estime que ces conséquences environnementales sont imputables à l’Union européenne : « Les interdictions promulguées par l’UE ont involontairement créé une sorte d’expérience scientifique. Partout où la chasse aux phoques a été interdite, les populations de phoques sont devenues trop importantes et sont tombées malades, car elles ont dépassé la capacité de l’environnement à subvenir à leurs besoins. Mais au Nunavut, nos chasseurs ont continué à chasser et ces mammifères marins sont toujours en harmonie avec l’environnement. »
Les zones de chasse réparties au Canada.
Autre conséquence de ces interdictions : le gaspillage. « Tout le monde continue de chasser le phoque pour se nourrir mais la peau est souvent gaspillée aujourd’hui. Les gens utilisent autant de peaux qu’ils le peuvent, mais nous consommons plus de viande que nous n’utilisons de peaux alors qu’elles pourraient contribuer à l’économie du Nunavut et aider à soutenir les revenus des Inuit » regrette Alethea Arnaquq-Baril. Lori Idlout dénonce pour sa part une certaine hypocrisie au nom du développement durable : « L’utilisation de produits synthétiques est en fait plus nocive que la chasse et l’utilisation des phoques pour leur viande et leur peau. »
L’inaction contre la désinformation
En Europe, mais aussi aux États-Unis, les campagnes des ONG et autres organisations de défense animale usent parfois de faits, mais aussi de mésinformation et de désinformation pour faire avancer cette cause. Le marketing autour de l’image du blanchon est toujours d’actualité. Comble de l’histoire, le site internet de la Commission européenne utilise lui aussi un blanchon dans sa section « Trade and Seal Products ».
Dans un communiqué de presse diffusé en septembre 2024 par sa fondation, Brigitte Bardot déclarait au sujet de la première réévaluation globale entreprise par l’Europe : « Je sais que la Commission a rouvert le débat sur le règlement européen qui protège chaque année plusieurs centaines de milliers de phoques des coups de gourdins qui leur fracassent le crâne avant d’être dépiautés, vivants, pour alimenter le marché de la fourrure ». Cette déclaration ignore, volontairement ou non, les procédures de certification des méthodes d’abattage mises en place par le Canada depuis 2009, et les contraintes administratives auxquelles font face Inuit et autochtones.
🇪🇺 Ursula von der Leyen prête à réactiver la chasse aux phoques ?
— Fondation Brigitte Bardot (@FBB_Officiel) October 25, 2024
Le 15 mai 2024, sous pression de pays européens bordant la mer Baltique, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a lancé un audit du Règlement de l'UE de 2009 sur le commerce des produits… pic.twitter.com/A9CwEQwKpy
Les gouvernements du Nunavut, des Territoires du Nord-ouest et du Groenland ont également soulevé en 2023 auprès de l’UE que les derniers amendements portés à la loi n’étaient pas suffisamment connus. Le règlement étant toujours perçu comme une interdiction absolue. « L’amélioration souhaitée par tous en matière d’accès au marché et de compréhension des informations erronées n’a pas eu lieu. Nous ne constatons toujours aucun changement, car l’Union européenne n’a pas sensibilisé sa population » regrette Zoya Martin.
« Il est très difficile d’éduquer des gens qui ont subi un lavage de cerveau pendant des décennies. Ils pensent encore que nous ne faisons que massacrer les phoques » s’afflige Aaju Peter avant d’ajouter, la gorge nouée : « Il n’y a pas de volonté politique de le faire. S’il y en avait une, le gouvernement canadien ne nous aurait pas dit de nous taire et de ne rien faire […] Et les gens comme moi ne bénéficient pas d’un financement indépendant pour se battre, alors tout disparaît et rien ne se passe. Parce que je n’ai pas d’argent pour défendre ma cause. »
Dix ans après la sortie de son documentaire Angry Inuk, Alethea Arnaquq-Baril constate une perception qui a évolué, du moins au Canada, même si des barrières persistent : « Je pense qu’il y a moins de stigmatisation, mais ça ne veut pas dire que nous n’y sommes plus confrontés. Le site web Etsy, une plateforme populaire que de nombreux créatifs utilisent pour vendre leurs créations en ligne, n’autorise pas la peau de phoque même au Canada. Cela n’a pas disparu. »
Dans son dernier rapport, le comité sénatorial a formulé neuf recommandations au gouvernement du Canada. Parmi celles-ci : mener des campagnes de lutte contre la mésinformation et la désinformation, mais aussi approfondir la recherche scientifique sur les populations de phoques, qui agite et nourrit encore des débats clivants sur la scène internationale.
La Division des pêches et de la chasse aux phoques reconnaît avoir eu une augmentation des échanges avec le gouvernement fédéral sur la chasse et l’aspect commercial. « Cependant, en ce qui concerne les neuf appels à l’action, nous n’avons reçu aucune mise à jour ni aucune information à ce sujet. Nous n’avons donc pas encore constaté de recherches supplémentaires sur les populations de phoques, du moins pas au Nunavut » reconnaît Zoya Martin, qui avait témoigné dans le cadre de ces travaux. Quand on lui demande si Ottawa a suffisamment soutenu les intérêts du Nord dans ce dossier, Lori Idlout est catégorique : « Pas du tout ».
Les neuf recommandations
- Élaborer une stratégie de gestion des populations de phoque.
- Accroître les capacités de recherche marine et halieutique.
- Resserrer la collaboration en matière de recherche et de science sur les phoques.
- Modifier la Loi de l’impôt sur le revenu.
- Mener une campagne nationale de sensibilisation.
- Elaborer des campagnes de lutte contre la mésinformation et la désinformation.
- Élargir la chasse aux phoques.
- Établir centre d’excellence d’études sur les phoques.
- Développer les marchés internationaux.
Comment les Inuit du Nunavut tentent de s’adapter
Pour permettre au secteur de survivre, la Division a mis en place un programme de financement annuel de 150 000$, destiné aux personnes qui souhaitent chasser ou travailler le mammifère marin. « Nous sommes conscients qu’il reste beaucoup à faire » reconnaît la directrice, qui souhaite travailler en plus étroite collaboration avec les organisations à but non lucratif et les organismes veillant à l’application de la loi sur les revendications territoriales.
Des programmes sont également offerts par le gouvernement du Nunavut, via le ministère de l’Environnement et celui des Services Communautaires. « Le ministère de l’Environnement achète des peaux de bonne qualité qui sont ensuite transférées dans notre service. Nous les traitons et les tannons, puis nous travaillons avec les entreprises dans les communautés pour les revendre à prix subventionné » détaille Zoya Martin.
Le gouvernement du Nunavut revend des peaux à des entreprises locales à prix subventionné.
Cette Division travaille également avec le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, confrontés aux mêmes problématiques. Ce dernier a par ailleurs développé la plateforme certifiée Proudly Indigenous Crafts and Designs où les produits dérivés du phoque peuvent être vendus. « Amazon et d’autres sites n’en vendent pas et beaucoup d’influenceurs ne le font pas non plus. Ils sont peut-être d’accord avec la chasse au phoque, mais ils ne la défendent pas ouvertement, car c’est un sujet très tabou pour les gens » explique Zoya Martin.
Malgré le tabou, Delia Young insiste sur la sauvegarde de toute une dimension identitaire et culturelle pour les Inuit, mais aussi sur le plan de la sécurité alimentaire. « Cette pratique revient en force. Les Inuit du Nunavut, du Nord du Québec et du Groenland voyagent pour échanger leurs connaissances sur la manière de nettoyer les peaux et de confectionner des vêtements. Le programme rural d’alimentation traditionnelle permet aussi aux communautés de chasser, notamment le phoque, pour les partager lors de festin ou, la plupart du temps, faire don des peaux à des personnes ou des organismes communautaires » développe la responsable.
De la viande de phoque est partagée devant l’école Nakasuk, lors de la Fête du Nunavut
Si tous ces programmes encouragent la chasse, la réalité économique d’une société profondément transformée laisse néanmoins peu d’espoir pour ce secteur. Les perspectives de carrière dans ce domaine restent limitées, malgré les efforts déployés ces dernières années. « Il faudrait retrouver ce désir mais actuellement, vu la façon dont fonctionnent le monde et l’éducation, il faut aller à l’école. Dans ce mode de vie différent, c’est plus important que d’investir dans les jeunes chasseurs et leur formation » pense Aaju Peter.
Touchés dans leur économie, meurtris dans leur culture, les Inuit ont toujours fait de l’adaptabilité et de la résilience quelques-unes de leurs grandes forces. Le combat pour obtenir une voix à l’international continue. Après l’adoption en 2007 de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones, une loi a été promulguée en 2021 au Canada pour sa mise en œuvre. Une instance permanente sur les questions autochtones a également vu le jour au sein de l’ONU, fruit d’une longue lutte menée entre autres par Aaju Peter. « Elle souhaitait que ses efforts déployés ces dernières années aboutissent à la création d’une structure similaire au sein de l’UE » commente Alethea Arnaquq-Baril.
La cinéaste poursuit son travail de longue haleine pour sensibiliser le monde aux réalités inuit, en pleine production de la deuxième saison de North of North.
« Dans la série, nous n’avons pas parlé directement des sentiments anti-chasse au phoque. C’était une décision délibérée de simplement montrer, d’une manière positive, les Inuit mangeant de la viande de phoque et portant des peaux » justifie la productrice.
Elle pense aussi que le monde regarde désormais le Nunavut et les Inuit d’un autre œil : « Les gens voient notre environnement et à quel point il fait froid, qu’il n’y a pas de ferme, pas d’arbre et que le phoque est une de nos seules sources de nourriture ».
Dans un combat inégal face à la désinformation qui s’impose dans nos sociétés modernes, la communauté inuit ne s’avoue pas vaincue. « Beaucoup de gens ne comprenaient pas à quel point nous dépendons de la chasse au phoque. Nous avons pu toucher des milliers et des milliers de personnes en même temps avec le documentaire Angry Inuk » observe Aaju Peter.
Alethea Arnaquq-Baril a produit de nombreux films et séries sur les défis socio-culturels auxquels les Inuit sont confrontés, comme The Grizzlies, Angry Inuk ou encore Twice Colonized.
Les évolutions de ces dernières années, notamment dans les relations avec l’Europe ou avec les excuses présentées en 2014 par Greenpeace Canada, permettront-elles une modification majeure de la loi ? « Lorsque nous sommes allés en Europe en 2020, nous n’avons rien obtenu de nos revendications. De mon côté, c’était la première fois que je m’y rendais dans ce cadre. Mais les personnes qui ont entrepris ce travail auparavant nous ont dit que la nature des discussions était différente, la façon de nous écouter aussi. Quatre ans plus tard, l’Europe a donc entrepris un travail de réévaluation. Je continue d’espérer que les Européens ne souhaitent pas rester dans l’ignorance » conclut Zoya Martin.
Les conclusions européennes de la réévaluation globale attendues
Les travaux de réévaluation du règlement devaient prendre fin au dernier trimestre 2025. Des consultations par questionnaires et commentaires publics ont été réalisées, recueillant plus 14 146 avis valides, dont 13 749 uniques venant majoritairement de France (82,44%). Une mobilisation française que la Commission justifiait auprès de Radio-Canada par « l’attention considérable que la question de la chasse au phoque a reçue dans l’arène publique et politique de l’Hexagone mais qui ne reflète pas l’opinion publique européenne ». Paradoxal, alors que l’État membre n’a pas rendu son rapport national à la Commission en 2023.
« Nous avons discuté avec la Commission en novembre dernier. La nouvelle équipe en place nous a dit qu’elle était sur le point de finaliser le rapport. On ne sait pas si ce sera un résumé, des recommandations, ou s’ils iront plus loin en proposant des modifications à apporter » indique Zoya Martin au Nunavoix. « Nous espérons qu’une délégation du Canada, accompagnée du Groenland, se rendra à l’UE en février ou mars pour travailler sur la réglementation. »
La députée Lori Idlout, qui revendique une abrogation, ne se fait guère d’illusion : « Je n’ai pas beaucoup d’espoir que les choses changent, car les lobbyistes ont beaucoup plus d’argent et d’attention que les Inuit ne peuvent en avoir. »
Les conclusions de cette évaluation devraient être rendues prochainement.