C’est un début d’hiver remarquablement doux qui touche l’île de Baffin et l’Extrême-Arctique, et la situation perdure au moment d’écrire ces lignes. Avec +1,8°C, la région d’Alert, située à 800 kilomètres du Pôle Nord, a battu le mercredi 7 janvier un vieux record mensuel établi à +0,9°C… la veille, le 6 janvier 2026. Cette douceur exceptionnelle est la conséquence d’une configuration atmosphérique qui s’est solidement installée depuis la fin de l’année dans l’Hémisphère Nord. Explications.
Vortex polaire et courant Jet
L’Est du Nunavut est concerné depuis fin décembre par des températures qui sont montées jusqu’à près de 30°C au-dessus des normales de saison. « Depuis le 29 décembre, nous avons eu des dépressions à répétition qui sont remontées avec une structure frontale de l’Atlantique jusqu’au Labrador puis sur l’Île de Baffin » contextualise Natalie Hasell, météorologue pour Environnement Canada et Changement Climatique.
Habituellement, la région arctique est entourée toute l’année par une zone de vents qui soufflent d’Ouest en Est à haute altitude et de basses pressions atmosphériques : c’est ce que l’on appelle le vortex polaire troposphérique (6000 à 8000 m d’altitude), où les masses d’air y sont froides. En hiver, lorsque cette zone se concentre autour de la région, il y fait donc généralement très froid. Plus la masse d’air est froide, plus le contraste thermique avec les masses d’air situées au sud est élevé, ce qui génère un fort vent d’ouest à la limite entre les deux : le courant jet polaire. Contrairement à son cousin situé dans la stratosphère (+10 000 m d’altitude), le vortex polaire troposphérique est plus étendu et ondulant en hiver, et ne disparaît pas en été. C’est celui qui nous intéresse dans cet article.
Le vortex polaire troposphérique ondule durant l’hiver.
Il arrive dans certaines configurations que le vortex polaire soit affaibli aux hautes latitudes et se décroche pour plonger vers des latitudes plus basses, ce qui fut le cas fin décembre.
« Un gros morceau de ce vortex polaire est tombé sur le Québec. Les températures étaient très froides en surface dans les Prairies et le Québec. Le courant jet polaire est descendu quasiment jusqu’en Floride pour remonter vers l’Île de Baffin. »
Dévié de sa trajectoire, le courant jet a donc plongé vers le sud, entraînant une masse d’air très douce en remontant vers le nord. Ce flux de secteur sud/sud-est a piloté une advection douce dans la dépression qui a concerné l’Île de Baffin le 31 décembre.
Modélisations de la pression atmosphérique où l’on distingue le morceau de vortex polaire sur le Québec (carte de gauche) et trajectoire du courant jet polaire (carte de droite) le 31 décembre 2025.
Un scénario similaire s’est ensuite répété la fin de semaine du 3 et 4 janvier 2026, où le thermomètre est monté jusqu’à 8,1°C à Pangnirtung.
« La configuration synoptique n’est pas inouïe mais les températures ont été beaucoup plus chaudes que les normales de saison. On vient de vivre une période remarquable. »
En décembre à Iqaluit par exemple, ces normales saisonnières mensuelles sont de -23°C pour les minimales et -15°C pour les maximales.
Si la configuration météorologique n’a rien d’exceptionnelle, cette douceur remarquable (pour ne pas dire chaleur hivernale) s’inscrit dans une tendance alarmante pour l’Arctique canadien. Les deux derniers mois, pour ne citer qu’eux, se sont distingués dans l’est du territoire par de fortes anomalies positives avec comme conséquences un fort retard d’englacement dans la baie de Frobisher, tout autour de l’Île de Baffin, le Détroit de Davis et au Labrador.
Iqaluit a connu en décembre pas moins de 23 jours au-dessus des normales de saison.
Des records journaliers pulvérisés
31 décembre 2025
Kimmirut : +4,9°C (+0,6°C en 1939)
Iqaluit : +4,3°C (-0,9°C en 2016)
Kinngait : +1,4°C (-2,5°C en 1979)
Sanirajak : -3°C (-7,4°C en 2016)
3 janvier 2026
Kimmirut : +3,9°C (+3,2°C en 2025)
Iqaluit : +3,6°C (+0,6°C en 2011)
Pangnirtung : +1,4°C (-7,1°C en 2025)
4 janvier 2026
Pangnirtung : +8,1°C (-1°C en 1999)
Iqaluit : +2,5°C (+0,6°C en 2011)
Kimmirut : +2,3°C (+1,8°C en 2025)
Arctic Bay : +1,5°C (-11,1°C en 1959)
7 janvier 2026
Alert : +1,8°C, nouveau record journalier et mensuel (-12°C en 2003 pour le RJ, +0,9°C en 2026 pour le RM)
Grise Fiord : -3,2°C (-3,9°C en 2011)
Données fournies par Environnement et Changement Climatique Canada
« Normalement, les gens vont chasser en motoneige. Ils partent encore en bateau »
David Qayaq réside à Iqaluit depuis 2011. Autour d’un café en ville, l’Inuk ne cache pas sa (mauvaise) surprise. « Je n’ai jamais vu autant d’eau libre en fin d’année » nous indique-t-il en secouant la tête. Si le retard d’englacement a son rôle dans la météorologie en réchauffant la température en surface, il a surtout un grand impact sur la chasse de subsistance pour les Inuit. « Normalement les gens partent chasser en motoneige en ce moment-même. Ils partent encore en bateau » poursuit l’homme originaire de Clyde River.
La chasse se retrouve donc impactée et coûte aussi plus cher dans un territoire frappé par l’insécurité alimentaire.
« Les chasseurs doivent transporter leur bâteau en ATV, ce qui coûte beaucoup d’argent. Il faut aussi ramener les prises sur la terre ferme. D’habitude on donne beaucoup de nourriture traditionnelle aux aînés à cette période de l’année, surtout de la viande de phoque, mais il n’y a pas assez de glace. Il n’y avait qu’une vingtaine de centimètres sur le bord de la plage. En temps normal, c’est plutôt 30 ou 40. »
La situation est inédite d’après David Qayaq, qui vit à Iqaluit depuis 2011.
L’Arctique se réchauffe jusqu’à quatre fois plus vite que le reste du monde, et les Inuit en sont aux premières loges. « Le climat a tellement changé ces cinq dernières années. Nous tentons de faire de notre mieux pour nous adapter, mais les changements sont trop rapides » constate David Qayaq.
Si les températures ont amorcé une baisse pour s’approcher de valeurs plus conformes à un mois de janvier notamment dans le sud de Baffin ce dimanche, la suite semble malheureusement encore trop douce. « Une dépression sera située plus au nord du Québec cette fin de semaine. Le sud de l’Île sera moins impacté que le nord, où les températures resteront encore très douces » confirme Natalie Hassel.
Pour espérer plonger enfin dans l’hiver, il faudra donc compter sur le retour d’une Oscillation Nord-Atlantique positive (NAO+), c’est à dire une reprise d’une circulation d’ouest en est pour déplacer ces masses d’air vers l’Atlantique, qui était jusqu’à présent dominé par une situation de blocage anticyclonique avec des hautes pressions qui sont montées très haut en latitude.
Enquête sur la mort de deux pêcheurs à Kinngait
La Gendarmerie Royale du Canada a annoncé dans un communiqué publié le 8 janvier le décès de deux pêcheurs partis le 30 décembre à Kinngait. Les autorités ont été notifiées autour d’1h40 du matin de la disparition d’un homme âgé de 70 ans et de son fils de 38 ans, partis pour vérifier leurs filets de pêche. « En raison du manque de visibilité et des mauvaises conditions météo, les recherches n’ont pu démarrer que plus tard dans la matinée » indique la GRC. Leurs motoneiges ont été localisées le même jour à 11 km du hameau. Les deux corps sans vie ont été retrouvés le 2 janvier à 5 km de Kinngait. Une enquête a été ouverte et la cause criminelle écartée. La région de l’ouest de Baffin est elle aussi touchée par de mauvaises conditions de glace.